FRAGONARD

FRAGONARD

Fragonard au Maroc. Chapitre 8: Le plan

 

CHAPITRE  8

 

 

LE PLAN

 

― Mais Hakim, tu es fou !

ENCORE ! Est-ce que quelqu’un va me prendre au sérieux ?

― Tu sais très bien que c’est une tradition. On ne fait pas n’importe quoi. Tu te souviens que c’est ton grand-père et moi-même qui t’avons appris l’art des zelliges. Tu es devenu meilleur que nous. Là, tout à coup, tu dépasses les bornes. Est-ce que tu réalises ?

La question reste suspendue.

Hakim cherche ce qu’il pourrait opposer à son père. Son rêve, il faut qu’il le défende. A tout prix !

― Mais p’pa, c’est pareil – il se dépêche de continuer avant d’être contredit – les dessins, je les ai vus dans les vagues, dans le ciel… et les couleurs, c’est le soleil sur la mer qui me les a soufflées. Ça va être un truc…

― Les zelliges, un truc ! Arrête mon fils, arrête, tu ne dis que des sottises.

Un grand pli barre le front de monsieur Alami. Son visage est tout près de celui d’Hakim. Le petit garçon peut presque sentir la colère de son père. Il connaît très bien cette expression sévère des mauvais jours. Il la craint. Il songe à sa mère qui est toute tendresse. Cette pensée suffit à lui redonner du courage. Il tente le tout pour le tout et brave le visage, sec comme une pierre du désert, de son père.

― Ecoute p’pa, je respecte ce que tu m’as appris avec grand-père. J’aime ce que je fais mais je veux juste essayer. Il faut que je le fasse. Je sais comment ce sera. Je le sens.

Le pli qui barre le front de son père s’accentue jusqu’à donner l’impression de le couper en deux.

― Ce sera la merveille des merveilles. Je ferai mon travail comme d’habitude mais après autorise-moi à faire mes dessins, mes gabarits, à travailler à ma façon dans un coin tranquille… juste pour moi. Je ne dérangerai personne, tu ne t’occuperas de rien.

Et puis, au point où il en est, il lâche sa dernière requête :

― Avec Yasim!

Anxieux, il attend.

Son père soupire.

― Ecoute Hakim, tu fais ton travail d’abord. Après… je ne veux rien savoir. Si tu fais ton petit bazar tout seul dans ton coin, ça ne regarde que toi. Et Yasim, c’est seulement s’il a du temps et s’il le décide, tu entends ?

Hakim entend très bien, oui.

Une chaleur intense se met à lui envahir le cœur.

Mais il ne saute pas au cou de son père. A son regard, il sait qu’il ne le doit pas.

Il rejoint sa place dans l’atelier. Yasim, il le préviendra plus tard.

 

*****

Du calme ! Pas de panique…

Tout en petites foulées maintenant sinon…

Fragonard entend déjà la voix autoritaire de monsieur Alami le chassant de l’échoppe s’il arrive comme un fou. Il ralentit encore et pénètre dans l’atelier au pas, la tête haute.

Je maîtrise !

Il est aussitôt surpris par l’atmosphère travailleuse qui règne dans la pièce : pas un mot, pas un bruit sauf celui des petits marteaux .Hakim est penché sur ses carreaux, appliqué. C’est tout juste s’il lève la tête quand Fragonard arrive. Il ne lui lance même pas son habituel petit bonjour joyeux.

Dépité, le chien se couche à ses côtés. Il attend la pause qui met, lui semble-t-il, des siècles à arriver.

Hakim se lève enfin. Il lui fait un signe.

Dehors la chaleur est brûlante.

Ils s’installent à l’écart dans un coin d’ombre.

Hakim lui sourit, soudain d’humeur joyeuse. Fragonard, lui, « ne l’entend pas de cette oreille » !

S’il croit m’avoir comme ça… Il lance :

― Vive l’amitié !

― Pourquoi est-ce que tu me dis ça comme ça maintenant ?

Fragonard se contente de répéter, amer :

― Oui, vive l’amitié.

Hakim rit sans comprendre.

― Oui, vive l’amitié ! C’est beau.

Il lui soulève l’oreille, lui fait une gratouille.

― Parce qu’à moi, on ne dit rien ! Je passe après, fulmine le chien.

― Te dire quoi ? réplique le garçon, toujours sans comprendre.

― Ton merveilleux projet de zellige, ton rêve ! Parce que sans moi ton projet, il fait mine d’écraser une bestiole, il est nul, archi nul… Kapout !

Le petit garçon est interloqué :

― Comment sais-tu ? Pourquoi nul ? Et kapout, qu’est-ce que c’est ?

― C’est ça !

D’un coup de patte ferme, il aplatit un pauvre scarabée, qui, cette fois, passait réellement par là. Pour faire bonne mesure, il le prend dans sa gueule, sans oublier de le faire crisser sous ses dents. Il l’avale d’un coup.

Non mais !

― Tes petits copains, ils savent tout avant moi et peut-être un peu trop, tu vois !

Hakim prend tout à coup la tête de Fragonard pour la fourrer dans sa djellaba en riant.

― Mais, ma parole, tu es jaloux ! JALOUX !

Il l’étouffe à moitié en faisant rouler sa tête d’un côté puis de l’autre dans l’épais tissu coloré. Il s’arrête brusquement pris d’un doute :

― Un peu trop ?

Fragonard ne peut résister. Grave, il lui raconte tout en s’empressant d’ajouter :

― Mais, je suis là !

Magistral, il prend la pose. Fermement assis sur ses pattes arrière, il redresse le cou. Il découvre ses crocs étincelants, en retroussant ses babines et gronde.

PLUS FRIMEUR, TU MEURS, LA TERREUR !

― Tu vois dans quelle situation tu t’es mis.

Ça alors ! Hakim n’en revient pas.

― J’ai ma petite idée. Ecoute un peu.

Le plan de Fragonard semble infaillible. Il redonne le sourire au garçon. Celui-ci a quand même une question :

― Comment saura-t- on quand ils vont venir ? Le soir exact, je veux dire.

― Evidemment, on ne pourra pas le deviner. Il faudra que j’aille encore espionner. Ce n’est pas simple. Quand tu auras déjà bien avancé ton travail, il y a de fortes chances qu’ils viennent. A partir de ce moment là, il faut qu’on monte la garde plusieurs jours de suite. Et… un beau soir : CLAC ! On les coince.

Fragonard actionne ses mâchoires comme un piège

Les yeux ronds, Hakim voit soudain les babines de Fragonard s’étirer en un affreux rictus.

― Waaaahh !

C’est tout ce que l’enfant parvient à dire. Puis :

―  Merci, Frafra. Sans toi…

Fragonard, très fier, fait mine de n’avoir rien entendu.

― Donc, tu fais ce que je t’ai dit. Surtout ne leur mets pas la puce à l’oreille : tu continues à leur parler du projet – pas trop de détails, bien sûr – comme si de rien n’était, en toute confiance et le moment venu…  Bon, j’y vais ; mes maîtres vont s’inquiéter. Salut.

Hakim lui fait une caresse très appuyée.

Fragonard n’est pas vraiment pressé de rentrer. Il veut faire un détour par la mer. Peut-être verra-t- il Haram ?

La plage est plutôt vide. Le soleil descend à l’horizon. Il pose ça et là de mystérieuses ombres sur les choses qui prennent un drôle de relief. L’océan en allant et venant a grignoté les châteaux de sable, les cœurs, les étoiles de mer : les tourelles crénelées ont l’air maintenant de vieilles mâchoires de requin ; les cœurs sont devenus de bizarres courgettes ; les étoiles de mer, dont il ne reste plus que le centre, sont d’insolites boules de glace sur la grève.

Il semble à Fragonard que ses souvenirs sont à l’image de ces jeux d’enfants et rapetissent, rapetissent… Mais, au fond de son cœur, il sait qu’on peut tout reconstruire : il a assez vu de parents, d’enfants le faire et…EN MILLE FOIS PLUS BEAU !

Alors, le nez au vent, il trottine, avec plus de vigueur, dans la douce lumière du soir.

 



23/05/2020
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