FRAGONARD

FRAGONARD

Chapitre14: Le Cerf-volant

LE CERF-VOLANT

 

Je n’en démordrai pas, je n’en démordrai pas !

En même temps qu’il fulmine, Fragonard trottine.

Il revient de son jogging matinal le long de l’immense plage, avec Mimi et Momo, les deux jumeaux.

Vraiment sympathique ce petit jogging du matin. Ce n’est pas du sprint ! Un peu trop courts sur pattes, les amis !!! Ah, les courses avec Véda, les belles échappées. On était de véritables athlètes : on déroulait… déroulait.

Immédiatement l’ample chevauchement des vagues lui envahit l’esprit.

Véda !

Il lui semble que sa tête devient moins nette dans sa mémoire. Il secoue le museau. La nostalgie qui l’envahit lui fait allonger le pas, comme s’il voulait, ce faisant, la chasser.

Il file.

D’un coup, l’air qu’il brasse lui rappelle son but.

LE CERF-VOLANT.

Il se dépêche. Il faut qu’il voie Hakim. Qu’il travaille ou non ! Fragonard s’en moque.

 

*****

 

Parce que…

Hé bien, parce qu’un enfant, ça doit courir, s’amuser, rire dans l’air…

Ça doit respirer

Ça doit être échevelé

Ça doit tout éclabousser

Et s’agiter

Et sauter

Et jouer

Faire le fou

Avaler tout rond l’air de la mer

Ne pas trop s’appliquer et vivre replié

Vibrer

Fanfaronner

Claironner

FRAGONARDISER ![1]

Tu vas voir ce que tu vas voir !

Sa petite idée, il l’a bien peaufinée.

 

*****

 

― Qu’est ce qu’il te prend ? Tu déboules comme un fou ! Tu crois que tu peux tout faire ?

 

Oui, comme tu le dis !

― «  Et la commande d’Ettorre, tu l’as oubliée ? Et la fontaine ? Qu’est-ce que tu crois ? Que j’ai… »

― Je ne crois rien, moi, je veux un cerf-volant. Il faut que tu ailles m’en acheter un.

― Un cerf-volant ? Et pourquoi ? Qu’est-ce que tu veux en faire ? Tu es un peu fou-fou ! Et c’est pour ça que tu es venu me chercher ?

―Oui, pour ça. Fragonard a ce mouvement rageur de la patte qui le fait ressembler à un enfant capricieux. « Ce n’est pas avec ces deux courts sur pattes que je vais m’amuser »!

― C’est de Momo et de Mimi que tu parles ? Hakim le regarde avec des yeux ronds. « Qui courent avec toi tous les matins ?  Tu n’es vraiment pas gentil ».

Il ne peut empêcher, malgré tout, un petit sourire de se dessiner sur ses lèvres.

― Je veux…

― Ne te fatigue pas ! J’ai compris. Tu veux courir comme un fou. Comme un fou, répète-t-il, la voix ennuagée.

J’ai gaffé ; il va falloir que je le fasse rire un peu.

― Je veux faire du kite-dog ! Rachid fait bien du kite-surf. Alors moi, je veux faire pareil mais… sur la plage. Tu me mets la manette dans la gueule et je fonce, je suis les zigzags de l’engin, je tire et… Hop je m’envole.

Hakim ne peut s’empêcher de sourire.

Ça marche !

― Tu es fou, Frafra, vraiment fou mais avec toi tout finit tellement bien ! Je vais aller te l’acheter ton cerf-volant. On va y aller tous les deux ; je prendrai sur mon argent de poche.

Ne t’en fais pas mon petit gars, par mon oreille qui me gratouille, c’est toi qui seras gagnant finalement, mais ça tu ne le sais pas encore !

A moins que

… mais Fragonard ne veut pas penser que son plan puisse échouer.

 

*****

 

― Oh, là, là, il y a un sacré vent.

Justement, justement

― «  Une fois qu’on aura déballé le cerf-volant, on ne va pas arriver à le faire voler ».

T’inquiète, Pirouette !

― «  Bon, voilà ».

Hakim déplie une belle corolle rouge.

On dirait la robe d’Anouchka !

― Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?

― Tu me mets la manette dans la gueule, tu t’éloignes, tu tiens bien le cerf-volant. Quand j’avance, tu avances un peu toi aussi et dés que tu vois que je commence à courir, tu lâches… TOUT

― D’accord

Fragonard comprend au son de sa voix que le petit garçon n’y croit pas.

Pas très pratique cette manette, quand même ; mes pauvres mâchoires ! Qu’est-ce qu’il ne faut pas faire !

Le fils est tendu. Fragonard commence à avancer puis à trottiner… Ça tire… alors qu’il commence à faire de grandes enjambées… Ooouuufffff. La toile se déploie d’un coup… Elle claque. La corolle est dans l’air.

Il tire… tire encore et encore, déroule, déroule, dérooooule. Un drôle de sensation s’empare de lui : il lance ses pattes dans l’azur, sur le sable… Bleu, or, bleu, or… tandis qu’il se sent pousser des ailes. Suspendu dans le temps, il court, il court…

Fragonard est majestueux.

La lumière tremble dans le vent : crinière passagère.

Hakim est abasourdi. La corolle se déploie, gonfle, s’étale, s’épanouit.

Les yeux des enfants de la plage commencent à suivre l’étendard rouge. Ils s’avancent et se rassemblent pour venir voir le chien.

― Hé, regardez le chien au cerf-volant !

Bientôt, ils commencent à le suivre, à courir après lui sans plus s’arrêter en poussant de grands cris de joie.

Fragonard se dit que c’est le moment : il amorce un grand virage et revient en force.

Il parade… monte et descend comme un cheval de bois. Bleu… Or… Bleu… Or.

La plage est un grand manège…

La plage tout entière est un grand jeu.

Il passe devant Hakim. Il sait que tout va se jouer là.

Les enfants courent de plus belle !

Fragonard ralentit un peu, du coin de l’œil il voit Hakim amorcer quelques pas : quelques pas… marchés puis … glissés puis… Fragonard ralentit encore. Hakim s’enhardit et maladroitement enchaîne quelques pas mais il ne s’arrête pas… IL NE S’ARRÊTE PAS !

Avec les autres enfants, il court maintenant.

Déroule, mon gars, déroule.

Les petites jambes s’affairent.

Fragonard continue, court, virevolte, tourne, fait le fou. Il ralentit encore un peu.

Dans le ciel la robe d’Anouchka est gonflée à bloc.

Il faut qu’il arrête maintenant. Quelques dernières foulées.

STOP.

Le cerf-volant tombe, se fiche dans le sable. La robe d’Anouchka n’est plus qu’un tas de tissu froissé mais il sait qu’il a gagné.

Les enfants viennent l’entourer, lui caressent la tête.

Fragonard laisse faire.

Les parents crient au prodige.

Hakim arrive en courant :

― Toi, toi alors…

Il se jette sur Fragonard qu’il caresse à rebrousse poils, qu’il couvre de câlins.

― TOI, ALORS !

Ils restent là tous les deux.

Seuls au monde.

Aussi épuisés l’un que l’autre.

― «  Toi »…

L’enfant laisse courir ses doigts sur le dos du chien.

Hakim sourit. Ses dents de devant ont l’air de deux petites amandes mondées.

 



[1] Je me comprends !



16/09/2020
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