FRAGONARD

FRAGONARD

Fragonard à New-York. Chapitre 2

UNE TRES MAUVAISE IDEE

 

 

Fragonard se met à haleter. Ce qu’il voit tout en bas lui donne des frissons. Il se demande si ses yeux ne le trahissent pas tellement la scène est angoissante.

Là, tout en bas, coincé à mi-corps entre deux marches d’un escalier de secours, un enfant est suspendu dans le vide. Il a l’air tellement terrorisé qu’aucun son ne sort de sa bouche. Il semble à Fragonard que son visage ruisselle de larmes car l’éclairage intermittent des décorations de Noël fait apparaître comme des trainées de peinture sur ses joues. L’enfant a le corps vraiment menu. Il faut faire vite ! Sinon le poids du garçon aidant, il risque petit à petit de glisser et de tomber de la hauteur d’au moins soixante étages.

Fragonard se met à cligner des yeux. Il frissonne violemment.

− « Jean, Frafra commence à avoir déjà froid. On ne va pas tarder à rentrer. De toute façon, je suis trop fatiguée pour rester encore longtemps sur la terrasse ».

NON ! NON !

Fragonard a l’impression de hurler tellement il est inquiet mais il reste muet. Comme il aimerait tout à coup être Superdog ! Malheureusement tout n’est pas si simple. Un long frisson parcourt à nouveau son échine. Les poils de son cou se hérissent. On dirait le diadème de la statue de la liberté.

− « Frafra, ça ne va pas » ? Aurore le caresse affectueusement puis le frictionne d’un geste vigoureux. « Allez, viens mon vieux Frafra, on rentre ».

NOOOOOOOOOOOON !

Fragonard fait porter tout son poids sur ses pattes, les plaque au sol et fait sortir ses griffes comme des couteaux à cran d’arrêt. On dirait qu’il est fixé à un socle. Comme une statue. Aurore tente de le tirer par le collier. Peine perdue, il ne bouge pas d’un centimètre.

− « Allez, viens ! Ce que tu peux être têtu ! Allez » !

Elle n’insiste plus et se tourne vers Jean, tout en lâchant rageuse :

− « De toute façon, l’avion ne lui a jamais réussi à ce clébard ».

Clébard ! Aurore vient de me traiter de clébard ! Elle qui parle toujours comme une présidente de la république ! La colère l’égare !

Il se rend compte qu’il n’a plus aucune chance maintenant d’attirer son attention. Comment va-t-il faire pour l’avertir, pour LES avertir ? Du renfoncement où il se trouve, l’escalier entre deux tours n’est pas facile à apercevoir à moins d’être à sa hauteur ou de se serrer contre le mur. Du coin de l’œil, Fragonard aperçoit l’enfant tétanisé. Sa vie maintenant ne dépend plus que de ses aboiements. Il n’y a pas une minute à perdre !

Il se met à aboyer furieusement en direction de l’escalier sans s’arrêter. Aurore ne daigne même pas lui accorder un regard. Il ne perd pas courage, s’assied, lève le museau et laisse échapper un long hurlement lugubre. Il recommence plusieurs fois sa plainte.

Aurore excédée se retourne :

− « C’est tout ce que tu trouves pour te rendre intéressant. Tu hurles à la mort pour te faire pardonner ? Jean, tu as entendu ça ? Parce que tu crois que ça va marcher sale têtu » ?

Têtu ? Hé bien oui, je revendique ! Pas question que je lâche. Elle finira bien par comprendre !

Fragonard s’exécute pendant trois bonnes minutes mais il se rend compte qu’avec son caractère - de chien ! - elle n’est pas prête à céder.

Tant pis, employons les grands moyens : son foulard en soie, le magnifique que Jean lui a offert pour son anniversaire et qu’elle vient de poser sur le petit banc, je vais le prendre et le laisser tomber entre les barreaux de la balustrade. Elle ne va pas le laisser filer comme ça son foulard Machin Chose !

Aussitôt dit, aussitôt fait !

Je fonce. Hop ! Le foulard dans la gueule ; tant pis si je le déchire ! Nécessité fait loi comme dit Jean. Je cours jusqu’au renfoncement.

− « Fragonard, mon foulard, tu es devenu fou » !

Non madame, moi, je sauve !

Je lâche tout. Un aboiement bien sec en direction de l’escalier. Voilà

Aurore arrive à toute allure. Le foulard est déjà en train de tomber. Trop tard ! Elle s’agenouille. Elle essaye de l’attraper mais le foulard continue sa descente comme un beau parachute coloré. Aurore est rouge de colère :

− « Sale chien, tu n’es qu’un sale chien » !

Elle veut saisir Fragonard par le collier et le punir. Il ne bouge pas, la regarde sans ciller et se remet à hurler à la mort en direction de l’escalier.

Aurore est moins sûre d’elle tout à coup ; elle le connaît quand même bien son chien. Elle s’arrête, s’accroupit, met la main sur le cou de Frago et regarde dans la direction qu’il semble indiquer.

Le jour est en train de baisser et Fragonard se dit qu’il est juste un peu trop tard. Les babines tombantes, le regard vide, il pense qu’il aura tout essayé. Cependant les décorations de Noël qui projettent d’étranges lumières sur l’escalier lui redonnent espoir : toutes ces lumières vertes, rouges et jaunes vont bien finir par attirer l’attention de sa maîtresse sur l’enfant.

Le cœur battant, il attend.

Les secondes paraissent des minutes quand tout à coup il voit Aurore porter la main à son cœur et créer à pleins poumons :

― « Jean ! Bon sang, viens ! Vite » !

Jean se précipite à son tour vers le renfoncement. Il n’a pas l’air d’en croire ses yeux.

― « Mon Dieu » !

Il prend son téléphone portable.

 

*****

 

Cela fait maintenant deux heures que les pompiers sont là. La scène est surréaliste : les décorations de Noël que l’on a laissé fonctionner jettent d’intermittents reflets rouges, verts et jaunes sur les secouristes et sur le visage de l’enfant lequel reste parfaitement immobile à leur demande.

Serrés dans le renfoncement comme des spectateurs transis, Aurore et Jean dans leur manteau assistent au sauvetage depuis leur terrasse. Aurore se ronge les ongles d’angoisse. Frago, couché à côté d’elle, en ferait tout autant s’il le pouvait. Seul Jean reste impassible, suivant l’avancée de l’opération.

Sur le toit de l’immeuble d’à côté des pompiers sont arrivés. L’un d’entre eux est en conversation avec l’enfant. A l’aide d’un mégaphone il lui explique le déroulement des opérations tout en le rassurant. Il lui ordonne de ne surtout pas bouger tandis qu’on entend au loin un hélicoptère arriver. Les autres pompiers sont en cercle autour de lui. Ils ont déployé une sorte de grande bâche qu’ils tiennent tendue au-dessous de l’enfant au cas où celui-ci glisserait quand on lui attachera le harnais pour l’hélitreuiller.

L’hélicoptère est là maintenant ; on dirait un gros frelon bourdonnant affreusement fort. Le bruit intense rend la situation encore plus dramatique. Le pompier spécialisé dans ce genre de sauvetage descend vers l’enfant à l’aide d’un câble et tente de mettre le harnais en place. C’est très difficile car les bras du garçon sont coincés entre les marches. Fragonard suit les gestes du sauveteur : centimètre après centimètre il fait remonter les épaules, juste assez pour arriver à passer les bretelles du harnais sous les petits bras de l’enfant. Ses gestes sont précis et mesurés.

En dessous sur le toit d’à côté on peut sentir la tension des pompiers qui tendent la bâche au cas où l’opération tournerait mal.

Fragonard a l’impression que ce sauvetage dure une éternité. Il a le cœur au bord des babines. Il a soudain envie de hurler à la mort.

Mais tout va bien se passer… Ce sera Noël bientôt et l’enfant sera comblé si…

Fragonard ne veut pas penser que l’opération puisse échouer. Sans s’en rendre compte il se met à grogner.

― « Du calme Frago, là, là »…

Pour réconforter son chien Aurore met ses bras autour de son poitrail.

― « Ils vont y arriver ».

Elle enfouit sa bouche dans son cou.

Le pompier marque une pause. Visiblement le harnais est fixé. Le corps de l’enfant semble rester stable. Le sauveteur se penche vers le garçon ; sans doute pour accrocher son harnais au sien et lui murmurer quelques mots d’encouragement. Le pompier donne ensuite un petit coup sur le câble pour indiquer qu’ils sont prêts.

La lente remontée commence. On dirait une scène tournée au ralenti.

Arrêt sur image :

Le corps de l’enfant rivé à celui du pompier s’élève dans les airs. Comme le spectacle est étrange : on dirait une mère portant son enfant dans un porte-bébé ventral sauf… Sauf que les deux silhouettes se balancent entre des gratte-ciel de verre et d’acier dans un ciel de décembre embrasé d’étoiles et de gigantesques décorations de Noël !

Pour réduire au maximum le trajet dans l’espace, l’hélicoptère atterrit tout près sur l’héliport d’un immeuble voisin.

Ouf. Tout est fini.

L’équipe des pompiers au grand complet applaudit. Aurore et Jean, de la terrasse, se joignent à eux. Fragonard ne veut pas être en reste et aboie à n’en plus finir.

Aurore le laisse faire et tout à coup le prend dans ses bras. Tout émue, elle se met à le bercer en lui susurrant : « Mon chien, mon chien » !

Tu peux peut-être aller jusqu’à mon héros, non ?

C’est vraiment pas mal comme premier jour : dans les bras de mon maître d’abord, dans ceux d’Aurore ensuite !... Aaaah, à l’aise Blaise !

― « Mais ? Frago ! Je n’y crois pas ! Ah non ! NON !

Jean ! Frago vient de s’oublier »!

 

*****

 

― « Oui, je vous entends… Oui, je comprends… Si c’est son souhait nous arrivons tout de suite ».

― ?

― « Frago, allez, on sort. Ce n’est pas la peine de t’affaler comme ça » !

Jean se tourne rapidement vers Aurore :

― « Le petit est avec ses parents, en sécurité, mais il ne veut absolument pas aller se coucher avant d’avoir vu Frago » !

― « Mon manteau est tout mouillé » !

― « Ecoute, ce n’est pas grave ! Dépêche-toi. Tu n’as qu’à prendre le mien, je mets mon imper. Et toi, Frago, le héros - Ah, quand même ! – viens vite par là. Allez, oust, Rory t’attend ».

Rory ? Ris mon petit…Ris, tu as trop pleuré !

 

Une heure plus tard.

 

― « Non ! Là comme ça ».

Le cadreur de la chaine télévisée met la patte de Fragonard sur l’épaule de Rory.

Et si je ne veux pas la mettre comme ça ! C’est d’un ridicule ! J’ai quand même un peu le droit de faire ce que je veux ! Un peu de naturel, bon sang ! Ils commencent à m’énerver ces gens de la télévision. On n’est pas dans un dessin animé !

Et pourquoi ne pas me demander de sourire de toutes mes dents pendant qu’ils y sont ! Je vais leur montrer les crocs si ça continue !

Et CNN[1] par là et CNN par ci ! Déjà tous les soirs à la maison ! Et encore là ! Ils sont partout ! Pfftt. CNN : CasseNosseNosse oui ! Bon, enfin, je suis un héros, c’est le plus important.

« Tu as été très gentil Frago ».

S’ils savaient vraiment ce que j’en pense !

« Rory a été tellement content de te voir. C’est grâce à toi s’il est maintenant sain et sauf avec ses parents.

Je sais, je sais…

― « Et puis, tu as retenu ce que le chef des pompiers nous a dit : tu vas avoir une médaille Frafra… Une médaille !

Pourquoi répète-t-elle toujours deux fois la même chose ? Je ne suis  ni sourd ni idiot !

« Et c’est le maire en personne Michael de Blasio qui va te la remettre. Je suis vraiment fière de toi »

Aurore enfouit ses doigts dans le pelage du chien.

― « Tu sais Jean, malgré toutes les complications que cela a créées, le chef des pompiers a vraiment pris la bonne décision ! Peut-être bien qu’en passant directement par l’escalier, l’équipe de secours aurait provoqué des vibrations fatales à l’enfant !

Franchement de quoi se mêle-t-elle ? Le chef, c’est le chef ! Il sait ce qu’il a à faire. Moi par exemple je…

― « Allez Frago dépêche-toi ! On rentre ; il est déjà minuit, je suis vraiment exténuée cette fois ».

Aurore tire sur la laisse d’un petit coup sec.

Hé, il ne faut pas m’asphyxier le cerveau comme ça !

« Madame, monsieur, ne bougez pas, un agent va vous ramener à l’hôtel.

On ne parle déjà plus de moi ! J’ai déjà eu mon quart d’heure de célébrité, c’est ça ?

 

Dans la voiture.

 

― « Et dire que cet enfant s’est retrouvé suspendu comme ça dans le vide parce qu’il voulait toucher les décorations de Noël et a trompé, l’espace de deux minutes, la vigilance de ses parents. Deux minutes ! C’est insensé !

Alors ça ! Difficile d’y croire ! L’idée n’était pas géniale mais bien d’un gosse !

C’est vrai qu’il était magnifique ce traîneau tout argenté et vibrant de clochettes avec ses rennes aériens en route vers les étoiles…

N’empêche que tu as bien failli devenir un ange parmi les étoiles ce soir, petit bonhomme !...

 

 

 

 



[1] Grande chaine de télévision américaine.



27/09/2020
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