FRAGONARD

FRAGONARD

Fragonard au Maroc. Chapitre 10: Halte-là

 

HALTE LA

 

J’aimerais comprendre ce qu’il se passe… pourquoi je réagis comme ça ? Mais c’est plus fort que moi ! Chaque fois que je le vois, le croise, lui parle, il faut que je sois sévère. Et pourtant c’est mon propre fils !

Cela fait une semaine que je surveille son travail, mine de rien. Au début, c’était un peu comme ça, histoire de garder le contrôle. Mais maintenant, c’est presque une nécessité. Cette mosaïque est d’une beauté ! Hakim m’étonne. C’est si loin de ce que j’ai appris et toujours fait. Et pourtant je ne veux pas l’empêcher de continuer. Je sais trop ce que son projet représente pour lui. C’est son rêve !...

Et puis il y a ce chien qui prend de l’importance.

Hakim a l’air heureux avec ce chien. Et le savoir heureux me rend heureux !

Il y a tout de même quelque chose d’étrange dans le comportement de cet animal. Quelquefois quand il me regarde avec ses grands yeux de pharaon pleins de malice, on dirait…On dirait - c’est complètement stupide d’ailleurs ! - qu’il va parler !

Un chien, parler !

Depuis que cet animal a fait son apparition, plus rien n’est pareil !

Allez, il faut que j’arrête de perdre mon temps à penser à toute cette affaire. On m’attend.

 

*****

 

― Et si on ne trouve pas les dessins ? Qu’est-ce qu’on fait ?

― T’inquiète ! Tout doit être rangé dans l’arrière boutique : les dessins, les couleurs, les gabarits. Où veux-tu qu’il les mette. On cherchera. Tu as le sac et la lampe ?

― Oui, mais je me demande si c’est vraiment utile.

― Quoi ? La lampe ou le sac ?

― Le sac. Qu’est-ce qu’on va en faire exactement ? Et la lampe ? Bon d’accord, on n’y voit pas grand-chose mais on va se faire repérer.

― Ecoute Medhi, pour la lampe, il n’y a pas d’autre solution. Tu as des yeux phosphorescents, peut-être ? Et le sac, c’est pour les gabarits et les carreaux.

― Les carreaux ! Parce que tu veux les prendre maintenant ? Ce n’est pas ce qu’on avait dit !

― J’ai changé d’avis ! Si tu discutes tout le temps, on ne va pas y arriver. Il faut savoir : tu marches avec moi ou pas ?

― Evidemment, mais voler les dessins, ça suffit… Si on prend les carreaux, il s’en apercevra. Et ça…

― Réfléchir, ça t’arrive de temps en temps ? Et si sur les carreaux, il n’y a pas les couleurs, hein ?

― Bien sûr que si !

Saïf n’a pas l’air du tout convaincu. Il fait déjà nuit noire. Mais au ciel une grosse étoile brille plus que les autres. Il croit utile de préciser :

― On en prend juste un ou deux. Ça ne se verra pas.

― D’ac, mais il faudra qu’on se dépêche pour finir avant lui. Il a déjà rudement d’avance !

― T’inquiète. Une fois qu’on a les dessins, hop, on te la termine en une semaine, la mosaïque. Tu vas voir ça !

― Oui, ça va marcher, réplique Medhi, pour se rassurer. Qu’est-ce qui peut nous arriver ? Ce soir, on en a pour dix minutes, même pas ! LES ROIS DU ZELLIGE, C’EST NOUS !

Chacun se montre le nombril avec fierté. Ils finissent par se taper dans la main en riant bien fort.

Bien fort, oui… Pour le moment !

 

*****

 

Pendant ce temps, Hakim et «  son garde du corps » sont sur les lieux. Ils sont arrivés tôt.

Avant qu’ils ne fassent quoique ce soit, Fragonard la sent tout de suite, l’odeur ! Elle vient de là-bas derrière. Il plante là Hakim. Il avance rapidement dans la boutique.

Il y a un autre chien par ici !

Aucun doute.

Quand il voit les yeux jaunes tout au fond de l’atelier, il s’apprête à grogner. Avant de bondir. D’un coup son instinct lui remonte dans les dents… qui sont prêtes à claquer. A BROYER. Il sent son museau frémir.

INTENSEMENT.

Il va s’élancer quand…

Un détail l’arrête : ce poitrail massif… Ces pattes !

ZANZIBAR !

Mais ! Qu’est ce qu’il fait l… ?

La question reste en suspend. Il a compris : Hakim a AUSSI fait appel à lui !

Il reste un moment immobile : il y a comme un immense vide dans l’échoppe tout à coup. Un grand frisson parcourt son échine. Puis la pression tombe d’un coup. Il a la queue entre les jambes. Il reste là. Penaud.

Mais Fragonard reste Fragonard : il rebrousse chemin, les oreilles dressées, le poitrail bombé. Hakim est là, sur le seuil. Il n’a pas bougé. Il le fixe avant d’avouer :

― Je sais ; je n’aurais jamais dû mais j’avais tellement peur qu’ils me prennent mes zelliges, que tout tombe à l’eau…

A nouveau, le grand vide.

―  Et que mon rêve…

Fragonard ne le laisse pas finir :

― Tu ne m’en croyais pas capable, c’est ça ?

Les yeux d’Hakim s’ouvrent grand :

― Bien sûr que si. BIEN SÛR QUE SI, répète-t-il en criant presque. J’ai confiance en toi. C’est mon projet, tu comprends, je veux le protéger et j’ai peur de ne pas y arriver… Et Zanzibar…

Il n’achève pas.

Les yeux d’Hakim chavirent. La nuit devient immense. Comme sa détresse.

Fragonard sent l’angoisse du petit garçon. Là, devant lui, c’est un enfant privé de son rêve qu’il voit.

― Je ne t’en veux pas. Je sais que tu as confiance en moi.

Un wouf sec comme un coup de feu met fin à la scène.

Les yeux d’Hakim se mettent à briller. Sa main se crispe sur le haut du crâne du chien en signe de gratitude.

― Tu es trop gentil.

Les deux loustics qu’on attend, qu’ils ne s’avisent surtout pas de me mettre la main sur la tête quand ils avanceront dans la boutique, parce qu’on ne me caresse pas comme ça ! Non ! Sauf Hakim.

Hakim, son ami, dont il va défendre le rêve toutes griffes dehors et mâchoires d’acier !

WOUF

 

*****

 

Ils se dirigent tous deux vers l’arrière boutique.

Fragonard scrute l’obscurité. Plus de trace des yeux jaunes. Hakim ne semble pas s’en soucier. Ils se cachent derrière un gros bloc de zelliges.

Ils sont prêts.

 

*****

 

― Fais attention ! Personne ne doit nous voir entrer.

Medhi s’arrête un court instant. Saïf scrute la ruelle et fait signe à son camarade qu’ils peuvent y aller. Une grille barre l’accès à l’échoppe. Tous deux s’aident et finissent par atterrir de l’autre côté. Ils se glissent furtivement dans la boutique.

― Attend un peu. On va s’habituer à l’obscurité. Si on peut éviter d’allumer la lampe…

― Tu vois ce que je te disais. On n’en avait pas besoin ! Prends-la. Tiens. Moi, je ne veux plus la porter.

Saïf soupire :

― Ce que tu es pénible !

Au moment où Medhi passe la lampe à Saïf, une ombre lui passe entre les jambes, le fait trébucher. Il lâche la lampe qui fait un bruit sourd sur le sol avant de tomber lui-même.

― Punaise, regarde ce que tu as fait ! Je saigne maintenant.

Il sent un liquide chaud couler de son genou.

―  Punaise !

De rage, il pousse Saïf qui va valser contre un bloc de zelliges. Et pas n’importe lequel, celui derrière lequel Hakim et Fragonard sont aux aguets.

Hakim panique. Son accident lui revient d’un coup. Une boule lui barre la gorge, l’air devient épais. C’est comme si on le bourrait de coton tout à coup. Il va crier. IL FAUT QU’IL CRIE ! Sinon, il va étouffer. Il ouvre la bouche…

Du côté de Fragonard ce n’est pas mieux : l’ombre qui vient de faire trébucher Medhi, c’est… un chat ! Et s’il y a une bête qu’il ne peut pas sentir, c’est bien elle !

Ça pue, et quand ça miaule ça vrille les oreilles… quand ça bondit, court, grimpe, c’est une chorégraphie d’enfer ! Bonjour les dégâts ! Et qui se fait gronder, moi bien sûr ! A tous les coups ! Ces agités de la griffe, je les déteste.

Fragonard sent sa truffe vibrer, un drôle de picotement, qui devient un fourmillement intense, lui remonte jusqu’aux yeux. Tous ses poils se mettent à se hérisser. Sa truffe, c’est un véritable chou-fleur… Sa tête va exploser. Ses pattes ne demandent qu’à s’activer et à poursuivre le chat jusqu’au bas de la ville s’il le faut.  Il n’en peut plus, il faut qu’il s’élance.

Il y va.

Hakim se tourne vers lui et la bouche grande ouverte cherche sa respiration. Il l’agrippe soudain et lui met les mains autour du cou. On dirait le geste d’un noyé

Fragonard n’aime pas qu’on lui serre le cou ainsi mais bizarrement ce geste de naufragé lui remet les idées en place. La pression retombe d’un coup. Au même moment Hakim réussit à respirer. Bruyamment. Il relâche le cou du chien

― Tu as entendu ?

― Quoi ?

― Comme… comme un chuintement balbutie Medhi

― Un chuintement ? Tu es fou !

Puis, se ravisant :

― C’est lui là, ce sale chat ! Allez oust ! Vas-t-en !

L’animal bondit vers la grille.

Ouf ! Dire que j’allais… et les gosses qui n’avaient encore rien pris ! Merci Hakim.

Fragonard se serre contre lui, l’une de ses pattes sur son pied gauche.

― Bon, allume, finalement. On se dépêche. Les dessins d’abord.

Les deux garçons fouillent les étagères.

― Ça y est, je les ai ! Dépêche. Amène le sac.

― Les carreaux maintenant. Enlève la bâche ; il doit y avoir quelque chose là-dessous !

Medhi s’exécute.

― Voilààààà ! Eclaire-moi bien. Tiens…Oh là là, mais... C’est génial !

Pendant un instant les deux garçons restent muets. L’une des mains qui allait prendre les carreaux, retombe.

Silence.

Puis l’émotion passée, c’est la frénésie :

― On prend celui-là, puis celui-ci, puis tiens, celui-là aussi avec ces couleurs… celui-ci encore.

Ils font vite.

Aucune trace d’admiration dans leur voix maintenant.

― Encore un ! Mais dépêche-toi, bon sang, dépêch…

― STOP !

― ?



27/06/2020
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