FRAGONARD

FRAGONARD

Fragonard au Maroc: Chapitre 11: L'étau

 

L’ETAU

 

Hakim est là, devant eux, dans le halo lumineux de la lampe de Medhi. Fragonard se dresse à ses côtés, menaçant.

Saïf est incrédule :

― Hakim ?

― Et alors ? C’est peut-être un peu la boutique de mon père !

Hakim grimace un affreux sourire pendant que Fragonard laisse passer un grognement sourd entre ses babines.

― Mais, mais c’est le chien qui… Medhi s’arrête soudain.

Les deux enfants fixent intensément Hakim et Fragonard comme s’ils avaient devant eux deux djinns malfaisants. Ils n’ont qu’une envie prendre leurs jambes à leur cou.

Mais Saïf joue les braves. Une force irrésistible le pousse. Il fait un pas en avant.

― Qu’est-ce que tu veux ?

― Mes dessins. Mes carreaux. Mes zelliges que vous m’avez volés !

Il tend la main vers le sac.

Instinctivement Saïf recule.

Fragonard, lui, avance. Il monte d’un ton dans les grognements.

Saïf agrippe plus fermement le sac. Pas question qu’il le rende !

Il recule encore.

― Viens le chercher.

L’ordre éclate dans la tête de Fragonard comme un détonateur.

Oui, c’est ça ! Je viens le chercher. J’arrive.

Sans crier gare, le chien se précipite. D’un coup sec, il prend la main de Saïf dans sa gueule.

Je serais toi petit, je lâcherais avant que

Saïf reste interdit, le sac toujours dans la main.

Ah, tu veux faire le malin !

Fragonard resserre son emprise.

Saïf fait une drôle de tête. Mais il tient bon.

Medhi, transformé en statue. Il semble avoir avalé sa langue.

Fragonard serre un peu plus… un peu plus… Bientôt ce sera l’étau.

Saïf a les yeux brillants. Il lève davantage le menton.

Par défi ?

Les mâchoires de Fragonard se referment. Progressivement. Doucement. IMPITOYABLEMENT. Il sent sous ses crocs la peau tendre.

― Sale chien !

Saïf se tourne vers Hakim :

― Parce que tu crois que tu es le meilleur aux zelliges peut-être ? Parce que tu crois que depuis ton accident tu es supérieur ?... Parce qu’on parle de toi dans toute la médina, parce que ton père te protège… toi… tous tes trucs !

La voix est cassante :

― Parce que tu ne peux rien faire d’autre…

Inexplicablement sa voix se brise comme s’il allait pleurer.

Fragonard serre toujours.

Le sac tombe. Comme dans un automatisme, la chute du sac déclenche un torrent de larmes.

Saïf pleure.

Medhi pense qu’ils riaient à gorge déployée, il y a à peine… Il ne sait plus…

Fragonard desserre les mâchoires. Il lance un wouf de triomphe retentissant.

Voler le rêve d’un enfant ! Non mais !

Medhi sursaute.

Hakim, lui, n’en croit pas ses oreilles. Que vient-il d’entendre : Lui, supérieur depuis son accident ?

DEPUIS SON ACCIDENT ! Parce qu’il ne peut rien faire d’autre !

Aucun mot ne lui vient à l’esprit. Puis, soudain, il les prend tous deux à parti comme si Medhi était, lui aussi, l’auteur de ces insanités :

― Jaloux, vous n’êtes que des jaloux ! Est-ce que vous savez de quoi vous êtes jaloux ?

Il crie maintenant :

― Voleurs ! Vous n’êtes que des voleurs.

D’un geste rageur, il soulève sa djellaba :

― Et ma jambe, vous la voulez aussi?

Fragonard aboie.

―  Déguerpissez et vite ! Que je ne vous voie plus ! Vous n’êtes plus mes amis.

Medhi et Saïf ne se le font pas dire deux fois. Medhi détale en premier.

Enfin quelqu’un pour courir après !

Fragonard s’élance.

Quelle aubaine !

Frénétiquement les enfants s’enfuient, se hissent au-dessus de la grille. Fragonard gronde après leurs petits derrières bien ronds… GROOONDE, GROOONDE de plus en plus FORT…FOORRRT…RRRRRRRR…

RRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRR !

Il s’en donne à cœur joie.

Quel délire !

 

*****

 

― Tu veux que je te raccompagne ?

― Non, ne t’inquiète pas ! Toi, rentre, sinon tu seras puni.

― Pffftt ! Je suis sorti en cachette. Les poignées, les targettes, n’ont plus de secret pour moi ! Je suis sûr qu’Aurore et Jean ne se sont aperçus de rien. Ils ne m’entendront même pas rentrer ; depuis qu’ils sont là, ils dorment comme des… comme des - je ne vais quand même pas dire loirs ! Il faut que je fasse local ! - ... comme des dromadaires. Hé, je me familiarise, moi !

― Parce que tu en as déjà vu dormir, toi, des dromadaires ?

Hakim fait un clin d’œil à Fragonard.

― Pas vraiment ! Le chien ferme un œil.

Hakim éclate de rire. Fragonard laisse échapper quelques petits jappements comme des gloussements.

― N’empêche, on les a bien eus ! conclut Hakim en tapotant le museau de Frafra. Et demain pour fêter ça… Hakim met un doigt devant sa bouche : C’est un secret…

Fragonard penche la tête d’un air interrogateur.

― Oublie ! Je ne te dirai rien. Sinon, ce ne serait plus un secret !

Tous les deux avancent dans la nuit jusqu’à ce que leurs chemins se séparent.

 

*****

 

Fragonard vient à peine de faire deux pas tout seul qu’il perçoit un mouvement derrière lui.

Sales gosses, ils m’ont attendu !

Il se retourne. Il fait face.

Zanzibar !

C’est Zanzibar. Sans Djibouti !

Ils marchent un moment côte à côte parfaitement silencieux. Puis :

― Merci, c’est sympa.

― Qu’est-ce qui est sympa ?

― De n’avoir pas bougé.

― Mais j’étais là.

― Je ne te voyais plus.

― J’étais un peu plus loin.

― Bien caché alors !

La nuit les enveloppe. L’air a fraîchi. Curieusement Fragonard a l’impression de faire une petite balade matinale. C’est aussi calme. Et il se sent « reposé ».

― Hakim et toi, vous vous comprenez très bien. Je n’ai jamais entendu ça !

Soudain Fragonard est aux aguets. L’impression de calme disparaît. D’un coup.

Qu’est-ce qu’il veut dire exactement ? L’a-t-il entendu parler à Hakim ?

Au moment où il tourne la tête pour répliquer, Zanzibar lui fait un drôle de clin d’œil en même temps qu’il lui frotte vigoureusement le museau avec le sien tout humide.

Zanzibar vient-il de lui faire… museau-museau ?

Le molosse Zanzibar ?

Fragonard n’en revient pas. Il accélère le pas.

Ils déambulent en direction de l’océan. On entend le bruit des rouleaux entre les maisons. C’est bizarre mais Fragonard y est habitué maintenant. Il lui semble même que s’il ne l’entendait pas, il lui manquerait quelque chose.

L’océan comme un immense reflet du ciel argenté par la lune.

Il lève la tête : parmi les centaines d’étoiles qui scintillent il y en a une qui brille plus que les autres. Ce soir, Fragonard n’a qu’une envie : suivre sa bonne étoile.

 



31/08/2020
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