FRAGONARD

FRAGONARD

Fragonard au Maroc: Chapitre 12: L'homme au chapeau

L’HOMME AU CHAPEAU

 

Alors, c’était ça, la surprise !

Fragonard regarde Aziz tout sourire. Ses dents blanches contrastent avec son épaisse moustache noire.

Hakim a l’air hilare lui aussi.

Franchement, il n’y a pas de quoi !

Ce petit goût qui reste… ça me fait mal à la langue ! Ce n’est pas vraiment mauvais mais c’est vraiment… un chouya… acide ?... piquant ?... Un peu écoeurant  quand même !

Bon, c’est censé être une récompense ; je vais la finir, cette boulette, mais j’avalerai tout rond.

Fragonard en le faisant ne peut s’empêcher de secouer vigoureusement la tête.

Hakim éclate de rire.

Parce que c’est drôle ?... Pfftt ! En attendant, je n’ai jamais vu Hakim aussi joyeux. Ce doit être le contrecoup d’hier : maintenant il n’a plus peur ; il sait qu’ils ne reviendront pas ces… ces traîtres du zellige ! On a géré. Enfin… J’AI géré !

Aziz aussi a l’air tout heureux. Ç’est bizarre. Ils ont des drôles d’airs tous les deux. Hummm, humm ! Qu’est ce qu’ils complotent ?

 

****

 

― Dis, tes boulettes, elles étaient quand même un peu bizarres, non ?

La chaleur est intense. Hakim et Fragonard marchent côte à côte le long des ruelles de la médina. Il n’y a pas beaucoup de monde. A cause de la chaleur peut-être.

Autant parler dans l’oreille d’un sourd, Hakim semble ne rien avoir entendu du tout. Il continue d’avancer en posant tout doucement ses jolies babouches rouges à liseré doré comme s’il marchait sur un nuage.

― Dis, si tu crois que je…

Tout au bout de la ruelle un drôle de personnage attire soudain l’attention de Fragonard : un gros homme en costume blanc avec un chapeau blanc lui aussi, est arrêté devant l’échoppe du père d’Hakim et semble absorbé dans la contemplation des objets qui y sont exposés.

― Hé, tu as vu ? Devant la boutique de ton père !

Fragonard se met à aboyer.

― Chuut !

Le chien baisse la tête.

Hakim regarde vers le fond de la ruelle. Fragonard voit tout à coup les petites babouches rouges s’activer comme des pétales de rose tombés à terre poussés par le vent.

En une minute, ils sont près de l’homme. Une femme, grande, mince, très belle, le tient par le bras.

― Monsieur, nous avons de plus grosses pièces à l’intérieur si vous voulez les voir, je vous les montre.

L’homme a l’air surpris.

― Qui es-tu, toi, pour me faire ce genre de proposition ?

Il ne semble pas en colère, juste incrédule. Devant la jeunesse d’Hakim peut-être ?

― Je suis Hakim, le fils de la maison. Venez, entrez, je vous en prie.

L’homme émet un petit gloussement :

― Je suis le guide, alors !

Il se retourne pour prendre courtoisement le bras de la jeune femme qui l’accompagne et avance, sûr de lui, derrière Hakim.

― Papa, ce monsieur est intéressé par nos zelliges. Je vais lui monter tout ce que nous faisons.

Le père d’Hakim s’avance, bientôt suivi par Yasim :

― Monsieur Alami, créateur de zelliges depuis plusieurs générations.

Il fait un geste rapide en direction d’Hakim qui s’efface et pose au passage un regard contrarié sur Fragonard.

On dirait que je ne suis pas vraiment le bienvenu aujourd’hui ! Pffftt.

― Ettore Della Torre, cinéaste, producteur et réalisateur. Je cherche, en effet, de belles pièces en zelliges pour mon riad, comme celle-ci par exemple.

La jeune femme sourit sans rien dire.

Le père d’Hakim s’affaire avec Yasim et montre au producteur leurs plus belles pièces.

― Ah, oui, cette table-là est magnifique.

― Nous faisons aussi du travail sur commande bien entendu. Selon l’importance de la pièce, il faut compter plusieurs semaines de travail.

En disant cela monsieur Alami qui semblait depuis un moment ignorer Hakim, lui lance un regard très appuyé qui n’échappe pas à Fragonard.

C’est ça, c’est ça. Autant lui demander d’abandonner sa création !

De toute façon, ça ne m’étonne pas.

Tout à coup, Fragonard se sent bouillir en dépit de la fraîcheur de l’atelier.

Non, non et non, il ne…

Et si ?

Il vient d’avoir une brillante idée.

Il passe à l’action. Il se précipite vers l’endroit où Hakim fait ses propres zelliges avec Yasim. Il aboie furieusement. L’homme au chapeau regarde dans sa direction et intrigué se dirige vers lui.

Rapidement Fragonard prend dans sa gueule un bord de la bâche qui recouvre le travail de son protégé et tire, tire régulièrement pour découvrir la mosaïque qu’elle protège.

Hakim, inquiet, ne bouge pas.

Monsieur Alami accourt.

― Ce chien, ce maudit chien – Hé Ettore, tu entends ça, je suis F, le Maudit ! – ne fera que des bêtises !

Il se retourne, furieux vers son fils :

― Jusqu’à, maintenant je l’ai toléré ici mais s’il continue je… De toute façon, un chien n’a rien à faire dans un atelier de zelliges.

Un grand silence se fait.

Tout semble suspendu.

Puis un léger bruissement d’aile de papillon semble caresser l’air : la robe de la jeune femme danse dans la pénombre alors qu’elle rejoint le producteur.

― Mais Ettore, c’est beau comme un rêve, dit-elle de sa jolie voix flûtée.

Tu as raison, zonzon ! Tu as raison, oui, parce que, figure-toi, wouah, wouah, ça en est un ! Et je suis bien placé pour le savoir.

― Qu’est-ce que c’est que ça ? dit à son tour le producteur médusé. C’est, c’est… proprement…

Respire !

― MAGNIFIQUE ! Je n’ai jamais vu de pareils zelliges !

Tout le monde est attroupé maintenant devant le travail d’Hakim. Son oncle Mounir – le seul à vrai dire à ne pas avoir cédé à la tentation de jeter un coup d’œil à son travail – reste proprement médusé, les yeux ronds, la bouche ouverte en un « o » parfait.

Fragonard s’est rangé aux côtés d’Hakim : assis fièrement, les babines légèrement entrouvertes en une espèce de fin sourire. Yasim, lui, se tient droit comme un I.

― C’est une création spéciale que vous gardiez à l’abri des regards mais le chien a vendu la mèche, plaisante-t-il en se tournant vers Fragonard, l’air amusé.

La sortie du cinéaste n’a pas l’air de faire sourire monsieur Alami.

― En fait, c’est moi qui ai commencé tout ça avec Yasim. Après mon travail avec lui, mon père et mon oncle me laissent faire quelques… essais.

― Hé bien, pour des essais c’est plutôt réussi ! Il va falloir développer tout ça. Il tape dans le dos d’Hakim…  parce que tu vois, je vais te faire une sacrée commande.

Son grand rire déferle sur l’atelier.

― Dis-moi, comment as-tu eu l’idée de toutes ces formes, de ces merveilleuses couleurs ?

Hakim semble mal à l’aise. Il se tourne à demi vers Fragonard qui ne bronche pas.

― C’est un secret, finit-il par avouer en posant timidement l’index sur ses lèvres.

Nouvelle vague de rire.

― Tu as raison ! Secret d’artiste… je connais ça ! Il rajoute comme pris d’une inspiration subite : que tu ne partages qu’avec ton chien, n’est-ce pas ? Comment s’appelle-t-il cet étonnant animal ?

― Ce n’est pas mon chien ; il s’appelle Fragonard.

― Fragonard, hé, hé ! Fragonard, répète-t-il, une véritable admiration dans la voix.

 Hé bien, Hakim, je reviendrai voir ton père pour les commandes. Et peut-être bien que j’aurai besoin de toi pour les décors de mon prochain film.

Film ! Il a bien dit film ? Hé, je me vois bien en acteur moi ! Oui, le Brad Pitt canin… non, il est blond… Le Ryan Gosling, alors !

De joie Fragonard lance un aboiement retentissant.

― Tu réclames ta part ? Tu veux faire l’acteur ? C’est ça, hein ?

Son grand rire de marée roule encore une fois. La queue de Fragonard balaie frénétiquement l’air.

― Et bien sûr, je prends aussi la table que j’ai vue en entrant, monsieur Alami.

Le père d’Hakim rayonne. Il regarde bizarrement Fragonard.

Ce chien, toujours ce chien ! On dirait qu’il nous comprend. Dire que je voulais me montrer plus sévère avec lui !

― Anouchka ma chère, viens-tu ?

La belle dame s’avance et au passage tapote doucement la tête de Fragonard.

Bon, là je ne dis rien ! On est un gentledog[1] ou pas, non mais !

Au moment de quitter l’atelier, elle enlève, de ses longues mains délicates, son grand chapeau. Elle s’arrête devant l’échoppe pour en renouer le foulard.

Fragonard l’observe, fasciné.

Ses yeux !

Maintenant, on ne voit qu’eux. Ils sont tellement beaux, tellement clairs qu’on dirait de l’eau gelée. De l’eau gelée comme celle… Comme celle de sa gamelle devant sa niche, les jours d’hiver glacials.

Sa gamelle devant Sa niche…

Tout à coup, lui aussi, il a de l’eau dans les yeux.

 



[1] Moi aussi, je suis un créatif !



31/08/2020
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