FRAGONARD

FRAGONARD

Fragonard au Maroc: Chapitre 13: Place des Arts

PLACE DES ARTS

 

Parmi la foule massée devant l’exposition d’Hakim et de son père, un grand jeune homme musclé aux boucles tombantes sur des yeux verts de chat, s’avance : Rachid, le fils de Sabir, le moniteur de kite-surf.

― Hakim, c’est magnifique ! Tes zelliges sont tellement beaux… surprenants. Mon père m’en a parlé mais alors là ! Il reste un long moment, immobile, admiratif. Et toi aussi, tu es magnifique. Félicitations !

Hakim est radieux : des félicitations, des encouragements, il en a reçu des centaines depuis le matin. Il est content aussi parce que sa famille est là, tout à côté.

La place Bab Marrakech lui a toujours paru immense mais aujourd’hui il lui semble qu’elle peine à contenir tous ses amis et admirateurs !

Un conseiller aux Affaires Culturelles s’est même déplacé lui promettant un prix.

UN PRIX ! S’il avait imaginé ça !

Même Ettorre va passer avec toute son équipe cinématographique.

 

*****

 

Depuis un mois tout s’était accéléré.

Après sa visite à l’échoppe, le producteur avait tenu sa promesse : le lendemain il revenait avec une commande surprenante. Il y en avait pour des mois de travail. Et pour les deux : Hakim et son père !

― Il faut mélanger les genres et réunir les générations, avait dit Ettorre, faisant rouler les vagues de son rire.

L’atelier avait pris des airs de chantier et le bruit des petits marteaux qui s’activaient rythmait les journées de travail. Comme par magie on aurait dit que l’espace s’était rétréci.

Les pauses chez Aziz avaient été écourtées. Le travail avait très vite avancé. Aujourd’hui ils sont tous là avec leurs plus belles pièces pour l’exposition.

C’est Ettorre qui avait eu l’idée.

― «  Faire savoir, le savoir-faire » ! avait-t-il clamé comme un publicitaire.

 

*****

 

En attendant, moi j’étouffe ! Heureusement qu’il y a cette espèce de toit bizarre, ça protège un peu. Comment appellent-ils ça déjà… un… un …dais…dêêêêêêêêêê… Bêêêêêêê… Pfttt ! C’est d’un niais. J’ai quand même de la chance, je suis dessous. Mais, eux, je les plains !

Il tourne la tête en direction de ses amis, qu’il a tous fait venir : Haram, Mimi et Momo avec lesquels il fait son jogging et même Zanzibar avec son fidèle Djibouti , bien sagement assis sur leurs derrières.

Je n’en peux plus ; je vais aller voir Aurore et Jean.

― Alors Frafra ça va ? N’est-ce pas un jour merveilleux aujourd’hui ?

Aurore détourne aussitôt la tête et pose un regard intéressé sur les personnes autour d’elle.

Pourquoi est-ce qu’elle pose toujours des questions si elle ne veut pas de réponse ? Insupportable !

Je sens que je vais faire mon numéro, moi ! Je n’en peux vraiment plus. Je sors ma langue, je la laisse pendre bien bas comme un attrape-mouche et je ventile… je ventile… jusqu’à ce que j’ai l’air à demi-mort ! Il ne faudrait peut-être pas oublier mes besoins fondamentaux. Non mais !

―  Oh là là, ça n’a pas l’air d’aller très fort, toi ?

Oui, parce qu’à moi, on n’offre pas de jolis petits verres de thé à la menthe. Et puis, je veux bien me « familiariser » mais il y a des limites.

― Jean, s’il te plaît, veux-tu aller lui chercher de l’eau ?

Elle tapote gentiment la tête de Fragonard.

Huuuummm, huuuummmm.

― Tiens, voilà mon chien. Cette fête après tout c’est un peu à toi qu’on la doit, ajoute-t-elle d’un air malicieux.

Ce que j’aime, c’est le un peu ! Pffftt ! Un peu ! C’est CARREMENT à moi qu’on la doit. Qui est le personnage clé de toute cette histoire ?

Slurp, slurp, slurp… Mais je ne suis qu’un égoïste !

Wouah, wouah, wouuuuah ou… ou…ou !

Au concert d’aboiements de Fragonard se joint celui de ses amis qui se précipitent vers lui pour profiter de l’aubaine.

L’espace d’un instant les convives sont traversés comme par un mini troupeau de bêtes sauvages se précipitant vers le seul point d’eau de la savane. Puis, tout rentre dans l’ordre.

Fragonard aperçoit un chapeau fendre la foule.

Hou là, hou là, je dois retourner à ma place. Il ne faut pas que je manque Ettorre !

 

*****

 

― Alors Hakim, tu es heureux ? Est-ce que tout va comme tu veux ?

Le petit Marocain regarde le cinéaste avec de grands yeux brillants :

― Oh oui monsieur Ettore, c’est génial.

― Monsieur Ettorre ! Monsieur Ettorre ! Ettorrre, tout court, tonne-t-il, en éclaboussant tout le monde de son rire tempête. Et encore, tu n’as rien vu. Il désigne un ensemble d’hommes en djellaba blanche, eux aussi, avec des instruments dans les mains qui s’approchent du dais. J’ai fait venir des musiciens traditionnels.

Hakim bat des mains comme un petit enfant.

―  Et cette fontaine ? Ça progresse ? Il me la faut bientôt : on commence le tournage dans quinze jours ! Tu ne voudrais pas nous mettre en retard ! Ah, à propos »… Il se tourne vers Fragonard :

― Et toi, mon chien, tu m’as l’air en forme aujourd’hui ». Puis comme se parlant à lui-même :  il faut que je voie Aurore et Jean, j’ai quelque chose à leur proposer.

Encore une autre surprise ? C’est le Royaume des cadeaux, ici.

― Vous vouliez me voir ? demande Aurore, charmeuse.

Elle m’a suivi. On ne peut plus faire un pas tranquille !

― Aurore ma chère.

Il se précipite, grand prince pour lui baiser la main.

― C’est à propos de Fragonard.

Oui, c’est moi !

ETTORRE : C’est vraiment un chien stupéfiant !

FRAGONARD : Oh, là, là, tiens pour stupéfiant : (salve d’aboiements retentissants) wah, wah, wah, wah, wah.

ETTORRE : Un chien merveilleux !

FRAGONARD : Je double : wha, wah, wah,wah,wah,wah, wah,wah,wah,wah.

(à l’italienne, le cinéaste continue crescendo)

ETTORRE : Fabuleux

FRAGONARD : Oh, là, là… Je quadruple ! wah, wah, wah, wah,wah, wah,wah…

ETTORRE : Fantastique

FRAGONARD (il a l’air débordé) : Je quintuple ! wah, wah, wah,wah,wah, wah…

ETTORRE : Eblouissant !

FRAGONARD (il est débordé) Je centuple ! wah, wah, wah, wah, wah, wah, wah,wwwwwwbeautifuldog@jesuislastar.ouaf[1]

ETTORRE : Hein, mon bon Fragonard ? Oui proprement éblouissant.

FRAGONARD (apaisé) : Ouf, s’il était allé jusqu’à prodigieux, je serais mort… de soif !

― Fragonard, tu te calmes, s’il te plaît.

― Laissez-le, laissez-le ! C’est un chien tellement enjoué ! J’ai dans l’idée de lui faire tourner une scène.

Hé, hé, la star, c’est moi ! Il n’y a pas à dire ![2]

― Oh rien de très important, un petit rôle sympathique mais j’ai besoin de votre accord.

Pffftt ! Un petit rôle sympa !! Bon, enfin, ce n’est pas si mal !...

Allez, je vais voir les copains.

― C’est oui, oui tout de suite. Jean n’est pas là mais je suis sûre qu’il sera d’accord

― A la bonne heure ! Je file donner le coup d’envoi de la fête !

 

*****

 

Le soir commence à tomber. Les derniers invités quittent la grande place qui redevient tout à coup gigantesque aux yeux d’Hakim.

Anouchka, légère en robe rouge a l’air d’une corolle sur sa tige. Pensif, Hakim la regarde. Tout est allé tellement vite. La journée a été si merveilleuse. Il est un peu sonné. Sa jambe lui tire mais il est formidablement heureux. Il n’en revient pas de tant de succès. Pour lui, pour son père. Il est là à côté de lui, fatigué aussi.

― Tu vois, je ne m’attendais pas à tout ça. Je pensais continuer à faire mes zelliges tranquillement… Il s’interrompt un instant. Je ne pensais pas que tu m’apporterais tant de changements dans ma vie. Hakim, (il lui prend la tête dans une main et l’attire à lui ; il la fait rouler dans sa djellaba), «  tu m’auras apporté le meilleur comme le p »…

Il s’interrompt à nouveau. On sent qu’il lutte contre l’émotion mais il reste digne et se contente de balancer la tête de son fils de droite et de gauche encore et encore contre sa poitrine.

Hakim pleure-t-il ? Peut-être.

Ettorre della Torre et Anouchka s’approchent de la famille :

― Monsieur Alami, toutes mes félicitations. Grâce à vous, à votre fils, à votre famille tout entière, cette journée a été une réussite.

Et moi, je ne compte plus ? Bande d’ingrats ! Il faut que je me manifeste : wah, wah, wah !

… «  Grâce à toi aussi Frrrragonarrrrd bien évidemment ».

Anouchka le regarde admirative. Monsieur Alami donne une accolade amicale au cinéaste. Hakim libéré de l’emprise de son père lève la tête et fait un immense sourire à Ettorre.

― Vous êtes trop… trop…

Anouchka met un doigt sur ses lèvres et s’avance pour poser un baiser sur sa joue.

― Anouchka est toujours parfaite, lance-t-il d’une voix tonitruante, PARRRRRRRRRRRRRRRRRRRFAITE !

Mais la séquence émotion n’est pas finie.

Dés que monsieur Alami se tourne pour commencer le rangement, Hakim se précipite sur Fragonard et l’emmène un peu à l’écart.

― La journée est parfaite, c’est vrai. Mais… mais il faut que je t’avoue quelque chose… sinon ça va me rester sur le cœur.

Quoi, quoi, qu’est-ce que c’est ? Il ne va pas tout gâcher !

― Approche !

Hakim se penche à l’oreille de Fragonard.

En une seconde le chien bondit comme un cheval au départ d’une course hippique. Et s’enfuit.

Que lui a-t-il dit ?

Fragonard court, court, se cacher.

Hakim maladroitement lui emboite le pas.

Il est fou ce gosse ! Je reste caché. Il vaut mieux être sourd qu’entendre une chose pareille. M’avoir fait manger des boulettes à la sardine… En récompense de ma protection…parce que Medhi et Saïd, ils n’en menaient pas large l’autre soir !! Et toi, Aziz, je te revaudrai ça !

― Frafra, frafra !!! Viens

Je m’en fiche, je ne réponds pas, je me cache !

Hakim a vite fait de le trouver.

― Ah, tu es là toi, tu sais je…

Fragonard l’empêche de continuer en lui faisant une gigantesque léchouille sur le visage… Puis une autre et une autre encore…

― Arrrrrête !

Ah, tu crois ça ! Fragonard continue de plus belle ! Il pose en même temps ses deux pattes sur les épaules de son protégé.

Hakim parvient quand même à articuler :

―  Alors, tu ne m’en veux plus ? Puis l’air très malicieux : «  il faut bien que tu te familiarises, non »? Il éclate de rire.

― Mais, dis donc, ça, c’est MA réplique !

 



[1] C’est « pour de faux «  bien sûr. Il faut bien faire le fou !

[2] J’adore jouer le Bobo Gentilchien !



06/09/2020
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