FRAGONARD

FRAGONARD

Fragonard au Maroc/ Chapitre 2

HAKIM

 

- Chuut! C'est un secret. Même mes maîtres ne le savent pas. En tout cas merci encore, tu es trop gentil. Sans toi on m'embarquait; pourquoi avoir menti pour moi?

- J'ai horreur de l'injustice. J'ai bien vu que tu n'avais pas fait pipi sur les épices, tu as juste mis la truffe dedans. Sabir est un vieux ronchon, pas méchant. Depuis que Rachid, son fils, ne veut pas reprendre sa boutique d'épices, il est toujours en colère. Viens. Mon père et mon oncle ne sont pas là, on va parler dans l'arrière boutique. Pas trop longtemps, j'ai du travail.

- Ah bon! Tu travailles?

- Viens voir.

- Oh là, là, c'est immense ici. Je reconnais ces carreaux! Notre nouvelle maison en est remplie.

- Ce ne sont pas exactement des carreaux mais des mosaïques. Tu vois c'est plus petit et ça s'appelle des zelliges.

- Des zelliges?

- Oui. Du grand art! ça  existe depuis des siècles. Mon grand-père en faisait, mon arrière grand-père aussi, mon arrière-arrière grand-père...

- Stop!

Et joignant le geste à la parole Fragonard lève la patte énervé.

- Qu'est-ce que tu fais , toi?

- Tu vois ces motifs? Ils sont beaux n'est-ce pas? C'est moi qui les imagine. Je suis le meilleur de la médina! Après je les dessine sur le carreau de céramique avec un petit pinceau.

- Eh bien, dis donc, tu ne trembles pas! C'est magnifique, surtout avec les couleurs!

- C'est moi qui les prépare.

- Tu fais tout ici, ma parole!

- Oh, non. Aucun risque! Ce n'est pas moi qui coupe les carreaux, qui biseaute les pièces,qui fais les formes avec un marteau. C'est la tâche de mon père, mon oncle et Yasim.

- Rassure- moi, tu ne travailles pas toute la journée? Tu vas courir sur la plage... Bon sang courir... courir... Waooooooouuuh! jouer au ballon, au foot!

Petit à petit le visage d'Hakim s'assombrit:

- Tu plaisantes, j'espère?

- Est-ce que j'ai un museau à plaisanter?

- Alors franchement, tu n'as rien vu? Regarde!

Il lui montre sa jambe.

- Je me la suis cassée et depuis elle est moins musclée que l'autre et ... je boîte.

- Oh excuse, je ne voulais pas... avec ta robe, je n'ai pas fait attention.

- Ma" robe"! Mais d'où viens-tu pour parler comme ça? Tout le monde connaît les djellabas. c'est vrai que tu ne ressembles à aucun autre chien ici.

Eh bien non, je ne ressemble à personne... parce que je suis le seul, l'unique, Fragonard, le Labrador le plus beau de la planète, le plus fort et le plus intelligent aussi; garanti 100% chocolat! Enfin c'est ma couleur, je ne suis pas à manger, non plus. Pourtant, j'adore manger : plus gourmand que moi tu meurs!

Et puis, non, tout le monde ne sait pas ce qu'est une djellaba.

Soupir.

Je sens que je vais devoir " mettre la patte sur les i".

- Ecoute, je suis arrivé hier de France, de Savoie exactement. j'ai suivi mes maîtres. Je n'ai pas eu le choix. Tout d'un coup, ils en ont eu assez de la neige et du froid alors qu'ils étaient fous de ski. Pour leur retraite, ils se sont mis à rêver de mer, de soleil toute l'année. Et je suis là... pour... un bon moment.

- Oh là, là, j'étais loin d'imaginer ça! Tu as dû tout quitter: ta maison, ton quartier, tes copains?

- A qui le dis-tu! Aurore et Jean, mes maîtres ont même donné ma niche! Tu te rends compte? Donner MA maison et en plus à une pimbêche du quartier que je détestais! Jamais un sourire, un mot gentil, la moindre caresse.... Avec son lévrier mince comme un fil de fer. Pffftt! Et mes croquettes, hein? Qu'est ce que je vais devenir?

- Parce que tu crois que les chiens ici ne mangent pas?

Mes croquettes ce sont mes croquettes. Sans pareilles, non mais!

- Quand Aziz t'aura donné en douce quelques boulettes tu ne diras plus la même chose! Et puis grâce à tous les pêcheurs du port, tu ne voudras plus manger que des sardines.

- Du poisson! Pouah, ça m'étonnerait! Incompatible avec mon odorat. J'imagine bien Véda avaler des sardines!

- Véda?

- C'est ma copine. Enfin, c'était. Une magnifique cocker blond doré avec de belles longues oreilles aussi douces que des gants de velours! Tous les deux on cour...

- Tu peux le dire, tu sais. Vous couriez.

Le visage du petit garçon semble se rétrécir.

- ça m'est égal maintenant. Au début j'essayais de courir sans pouvoir aller très vite. Mes copains ne disaient rien mais je voyais qu'ils étaient énervés. Même qu'en cachette, certains se moquaient de moi, sauf un. Alors j'ai arrêté, tout arrêté même: l'école et la plage. Je me suis mis à faire des zelliges. Et tu vois, je suis le ROI des zelliges maintenant. Un artiste. Je suis bien, là, avec mon oncle et mon père. Il ne m'en veut plus maintenant.

- Pourquoi t'en voudrait-il? Je ne comprends pas.

- Je n'aime pas en parler mais avec toi je veux bien: on jouait dans l'atelier avec Djelil et en courant je me suis fait tomber sur la jambe un bloc de zelliges qui devait être une partie d'une fontaine. C'est très lourd, tu comprends. J'ai eu une sacrée fracture. Tu connais la suite.

- Et je suppose que tu n'avais pas le droit de t'amuser dans l'atelier?

Le petit garçon baisse la tête.

- Bon, bon... Comment t'appelles-tu et quel âge as-tu?

- Je m'appelle Hakim. J'ai dix ans et toi?

- Moi, c'est Fragonard... Je sais, tu vas dire que c'est un nom bizarre! Appelle-moi Frafra ou Frago comme tout le monde même si c'est absolument ridicule. J'ai quatre ans. Ne me demande pas combien ça fait en années humaines.

- En parlant d'humain, tu devrais dire à tes maîtres que tu parles. Tu pourrais avoir ce que tu veux.

- Mais j'ai déjà tout ce que je veux. Il y a mille et une manières de se faire comprendre et puis j'ai ma méthode : infaillible! Regarde!

Fragonard lui lance un de ses regards charmeurs dont il a le secret.

- Si les humains ne comprennent pas nos aboiements, les chiens, eux, comprennent beaucoup de leurs mots...et moi j'ai un talent supplémentaire : je comprends tout. J'ai une paix royale. Je suis le chien au super pouvoir : comme l'homme invisible, je sais tout, je vois tout et personne ne s'en doute. Génial, non? En attendant je dois retourner voir mes maîtres, ils vont s'inquiéter.

- Tu es un malin toi! Ecoute, je ne suis pas "une magnifique cocker blond doré" mais si tu veux, nous pouvons devenir amis!

- Je ne dis pas non. A une condition : je mange des sardines, et toi, tu retournes à la plage... Si tu ne cours pas, tu peux au moins marcher.

Hakim se renfrogne soudain:

-Tu es têtu, toi! Je suis bien comme ça. Tout ce que je t'ai raconté c'est de l'histoire ancienne. Pourquoi retournerais-je à la plage?

- Parce que c'est beau, qu'il y a du vent, des goélands, des vagues, des enfants...

- Laisse tomber!

- Je n'ai rien dit. Je reviendrai quand même. Qui est-ce là, sur cette photo?

- C'est le Roi Mohamed VI!

- Le roi! Vous avez un roi, un vrai?

- Oui. Tu en as de ces questions, toi!

- Waoooouuuhh...

Le regard de Fragonard se pose soudain sur le portefeuille qu'Hakim a posé sur une tablette:

- Et le portefeuille?

- Ne t'inquiète pas. Je vais en parler à tous les vendeurs autour de la boutique. En cinq minutes tout le monde le saura dans la médina et si quelqu'un vient le réclamer, il le retrouvera ici. C'est encore mieux que le téléphone! Si personne ne vient, j'irai le porter à la police. Rassuré?

- C'est une méthode. Salut.

Fragonard commence à partit pour revenir soudain sur ses pas.

Je ne peux pas m'en aller comme ça... Allez, je vais lui "fais patte".

- Hé, ma djellaba!

 

 

 

 

 

 

 



26/04/2020
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