FRAGONARD

FRAGONARD

Fragonard au Maroc: Chapitre 4 Charmeur, charmeur à demi

 

CHAPITRE 4

 

 

CHARMEUR, CHARMEUR A DEMI

 

― Cette lumière, ces vagues ! Une vraie armada de miroirs. Passe-moi mes lunettes Jean, s’il te plaît. Et ces kilomètres et kilomètres de sable ! La liberté avec un grand L.

Aurore fait l’avion avec ses bras.

― C’est tellement merveilleux d’être là avec ce grand vent qui nous rend si légers. La plage va devenir incontournable.

« Une armada de miroirs ? » Celle-là, je ne l’ai jamais entendue. Qu’est-ce que ça veut vraiment dire ? Pourquoi ai-je un professeur comme maîtresse ? Heureusement je suis intelligent, j’arrive à deviner[1].

 Ça la rend hystérique, ce climat, en plus. En tout cas, moi, j’ai des fourmis dans les pattes. Allez Jean, la promenade pépère, on oublie.

Fragonard fait quelques foulées puis tourne frénétiquement autour de ses maîtres.

― Frafra ne tient plus en place. Regarde-moi cette allure.

― Parce que tu l’as déjà vu calme, toi ? Pas de doute, nous allons encore jouer les lévriers.

En riant, tous trois se lancent dans une sorte de course.

― Stop ! Ouf, je n’en peux plus.

Alors qu’Aurore essaie de reprendre son souffle, elle a le regard attiré par un groupe d’enfants qui s’agite sur la plage.

― Ils ont vraiment l’air de s’amuser. Regarde-les courir avec leurs cerfs-volants. Toutes ces formes qui se gonflent, virevoltent dans le vent comme des flammes vacillant dans le vent… Et toi mon amour, je t’aime (elle lui caresse la tête) et toi aussi, mon Frafra (elle se met à le caresser aussi). Aujourd’hui tout est délicieux.

Pathétique ! Je ne m’habituerai jamais à ces fantaisies.

Ça va être comme ça tous les jours ? Remarque si j’y gagne des caresses en plus, c’est plutôt bien.

Aurore se secoue les cheveux. Ils lui viennent d’un coup en pleine figure.

Tiens, on dirait Otto, mon copain le griffon ! Enfin… Mon copain d’avant !

Fragonard du coin de l’œil regarde à son tour les enfants courir à toute vitesse comme happés par le vent

Et si j’en faisais, moi aussi, du cerf-volant ? On me met la manette dans la gueule et hop…Je deviens speed-Frago.

Fragonard se gratouille la tête avec sa patte arrière comme si l’idée était à creuser.

Petit à petit Aurore et Jean se rapprochent du port. Les pêcheurs se font plus nombreux. L’un d’entre eux trie les poissons qu’il vient de prendre et les jette dans un panier. Son chien est étendu sur les filets, à l’écart, en train de se faire sécher.

Je l’ai déjà remarqué celui-là. Il est bizarre : avec ses grandes moustaches, on dirait un phoque !

Aurore et Jean se rapprochent du pêcheur.

― Une vraie pêche miraculeuse, dites donc.

― Oui, on peut dire ça comme ça. Vous pouvez acheter du poisson directement si vous voulez. Vous n’aurez pas plus frais.

Pendant ce temps Fragonard trottine vers le chien.

― Salut. Tu te fais sécher ?

― On dirait.

― Ne me dis pas que tu es allé pêcher avec ton maître ?

― Tu as l’air étonné. Beaucoup de chiens vont dans la barque de leur maître. Je ne t’ai jamais vu à Essaouira. D’où viens-tu ? Tu ne ressembles à personne ici.

Ça y est, ça recommence !

― Je viens d’arriver avec mes maîtres. Je m’appelle Fragonard. Je viens de France, de la montagne : des Alpes. Je suis un chien du froid et de la neige.

― Fragonard, quel drôle de nom ! La neige et le froid ? Ici c’est le royaume du soleil et du vent. Moi c’est Haram, je suis le chien de d’Abdoul. Il se lève à demi et pointe le pêcheur du bout du museau.

Fragonard, c’est aussi bien qu’Haram, d’abord ! Ne te fais surtout aucun souci pour moi, je suis un dur ! Je vais me « familiariser ».

Tout à coup, Fragonard ressent le besoin d’impressionner son congénère.

― J’ai déjà un ami.

Haram ne répond rien, les yeux fixés sur l’océan.

Fragonard insiste :

― «  C’est Hakim, le roi des zelliges ».

― Le fils de Mohamed Alami ? Il y a longtemps que je ne l’ai pas vu.

Alors que la conversation est au point mort, un drôle de bruit se rapproche : celui d’un moteur. Un engin les survole. Ce n’est pas un avion ; il vole plus bas et fait un bruit métallique, assourdissant.

Fragonard d’instinct baisse la tête ; malgré lui ses oreilles se couchent.

― Qu’est-ce que c’est que ce truc ?

― C’est Zinedine avec son ULM. Il fait faire le tour de la plage aux touristes.

 Son ULM ! C’est ce truc de fou que Jean veut faire avec moi ! Hou là là, c’est certain, personne ne me fera monter dans cet engin. PERSONNE !

― Tu ne peux pas savoir comme j’ai envie d’en faire. C’est mon rêve : voir mon océan d’en haut, survoler les vagues avec leurs petites frisettes d’écume, le bateau d’Abdoul mon maître tout petit sur les flots comme… comme si j’étais une mouette.

Fragonard est stupéfait.

Haram, avec ses grosses moustaches de phoque… Qui rêve d’être une mouette ! C’est à mourir de rire.

Une force étrange s’empare de Fragonard, il lance tout à trac :

― Bientôt je vais en faire avec mon maître.

― Ce n’est pas vrai ! Toi alors, tu en as une sacrée chance !

De la chance ! Fragonard n’en est pas sûr du tout !

Mais qu’est-ce qu’il m’a pris ? Dans quel guêpier me suis-je fourré ?

Fragonard sent soudain une patte se poser sur lui : Haram vient-il de faire ami-ami ou rêve-t-il ?

 

*****

― Nous avons déjà le poisson, allez en route. Fragonard, on dirait que tu t’es fait un copain ?

Oui, on dirait. J’aurais mieux fait de rester dans mon coin !

― Tu voulais du dépaysement, Aurore ? Tu es servie. Regarde-moi ça ! Avant la médina tu as déjà ton spectacle.

― Je ne suis pas sûre d’aimer. Ces bestioles me donnent la chair de poule.

― Un beau charmeur de serpents. Ça ne te plaît pas ? Tu es sûre ?

Jean se met à faire de grands huit avec les mains en ondulant de tout son corps.

Charmeur ? Charmeur autant que moi ? Il leur fait les yeux doux à ses animaux de compagnie. Il faut que je voie ça.

― Jean, tu es vraiment bête quelquefois !

Je confirme.

― Allez viens, un peu de courage.

― Il va falloir se méfier de Frafra, non ?

Se méfier de moi ? Je sais me tenir !

Aurore et Jean rejoignent la foule des badauds pressée autour du charmeur.

Qu’est-ce que c’est que cette petite trompette ? Tiens, le charmeur se met à en jouer. Quelle musique agaçante : c’est toujours le même air. Je vais m’endormir.

Le Marocain enlève le couvercle du panier qui se trouve juste devant lui.

Ah voilà une première bestiole. Hou là, on dirait une saucisse à ressort. Hou là là, en voilà trois autres !

Le charmeur se lève.

Qu’est-ce qu’il fait ? Où va-t-il ? Hé, tu ne crois pas qu’on va rester tout seul devant ta troupe qui se trémousse.

Le charmeur fait le tour des paniers. Les serpents, envoûtés par sa musique, suivent son mouvement, se tournent. L’un d’entre eux fait face à Fragonard.

Tu peux me faire ton regard d’hypnotiseur. Je ne suis pas impressionné. Moi aussi, je peux te fixer. Je ne lâcherai pas le premier. Je vais même faire mieux.

Fragonard s’approche légèrement et lance un aboiement retentissant.

Le reptile surpris se recule puis, soudain agressif, projette sa tête avec la vitesse de l’éclair pour piquer Fragonard qui fait un bond de côté. Jean lâche la laisse. Son chien fonce alors parmi les paniers qu’il renverse. Plusieurs serpents se retrouvent à même le sol. Fragonard en profite pour en mordre un à la queue et s’enfuit en direction de la médina. C’est la panique parmi les badauds : les serpents cherchent à se frayer un chemin parmi eux. Le reptile mordu, plus rapide, réussit à atteindre un trou dans le mur d’enceinte auquel le charmeur s’appuyait. Les badauds fascinés regardent le serpent disparaître pour ne plus ressortir.

Le charmeur reprend ses esprits, marche vers les trois serpents restants tout en jouant. Petit à petit la musique lancinante fait son effet et l’homme arrive à les ramener près des paniers. Tandis qu’il joue d’une main, il remet les corbeilles droites près des reptiles. Ceux-ci suivant la musique se coulent lentement dans leurs corbeilles. Ils s’affaissent à l’intérieur comme des serpentins qui retombent. Hop, les couvercles retombent sur eux.

Il faut faire sortir le dernier serpent du trou dans lequel il est bien au frais. C’est le moment pour le charmeur de montrer son talent. Les spectateurs attentifs se pressent autour de lui.

Aurore, la main devant la bouche, et Jean retiennent leur souffle.

Le charmeur s’accroupit devant le trou. Le silence est total. Chacun fixe le creux comme s’il allait en sortir un monstre à sept têtes ! Le Marocain se met à jouer une mélodie incroyablement douce qui coule comme un sirop semblant estomper jusqu’à la lumière même. Aurore a soudain l’impression de se sentir dans un conte des Mille et une Nuits. Rien ne se passe : pas la moindre petite tête à l’entrée de la cavité. Elle se sent coupable. Le charmeur continue et module maintenant une série de sons étranges. Aurore croit voir quelque chose bouger dans le trou. Elle ne peut s’empêcher de pousser un « oh » perçant. Toutes les têtes se tournent vers elle d’un air de reproche.

Rien. Il n’y a rien.

Le Marocain se remet debout et ondule en même temps qu’il fait vibrer les sons. Il s’approche et s’éloigne successivement du trou plusieurs fois, superposant un deuxième rythme à sa musique. Le miracle se produit : la tête fine du serpent apparaît.

Tout le monde est stupéfait.

Lentement, le serpent sort, se déroule et glisse le long du mur. Il atteint le sol et se dresse de toute sa hauteur en suivant le charmeur, aimanté par sa musique. L’homme recule ainsi que les spectateurs, entraînant le reptile vers son panier. Quelques notes supplémentaires ; le serpent est dedans. Le couvercle est vite rabattu.

Tout le monde se met à applaudir frénétiquement. Les billets et les pièces pleuvent. Le charmeur reste très calme. Chacun le considère comme un héros, Aurore un peu plus que les autres. Elle se dirige vers lui :

― Merci. Vous êtes formidable. Jean et moi sommes vraiment désolés. Nous venons d’arriver. Nous n’aurions pas… Et votre serpent qui a été mordu…

― Ne vous inquiétez pas. Tout est rentré dans l’ordre. Il vaut mieux éloigner les chiens des charmeurs de serpents. Les animaux d’ici sont habitués mais pas les autres. Quant à la blessure, elle ne semble pas importante. Votre chien, ce n’est pas une mangouste !

A l’idée que Fragonard puisse ressembler à une sorte de belette, Aurore sourit.

Il rit et répète :

―  Ne vous inquiétez pas !

Il fait un geste vers les badauds qui, pour certains, continuent d’applaudir :

― Regardez ! Grâce à vous je suis une star, dit-il, ses yeux s’illuminant soudain.

Aurore est soulagée. Elle se tourne vers Jean, lui met la main sur l’épaule :

― On n’a plus qu’à retrouver Frafra. Il est parti par là. Je suppose qu’il doit nous attendre quelque part…avec ses yeux de merlan frit, ou bien qu’il se cache… Quel vaurien !

 

 ( à suivre...)

 

 

 

                                   



[1] J’ai compris ! L’Armada est une célèbre flotte. Les vagues qui brillent sous le soleil ressemblent à une flotte de miroirs. Waoouuuh !



01/05/2020
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