FRAGONARD

FRAGONARD

Fragonard au Maroc. Chapitre 6. Comment faire?

CHAPITRE 6

 

 

COMMENT FAIRE ?

 

Trois jours plus tard, au lever du soleil.

― Alors là c’était… c’était… Il n’y a pas d’aboiements pour le dire, Haram ! Tu es tout là-haut ; le vent est partout : il t’ébouriffe les cils, te soulève les oreilles, passe sur tes poils du dos comme un peigne tout doux. Tu vois l’océan se balancer avec des dizaines de barques dessus, aussi petites que des croquettes sur l’eau – il y avait peut-être celle d’Abdoul et toi dedans ! – et tout est si…

― Ma parole, quel obsédé de la croquette tu fais ! C’est avec les yeux que tu vois ou avec ton estomac ? Tu me fais trop rire ; je crois qu’on va devenir vraiment bons copains.

Alors, tu l’as fait. Tu ne peux pas savoir comme j’aimerais voir l’océan depuis le ciel. L’ULM : c’est vraiment mon rêve.

― Rassure-toi ; tu en feras un jour. Tout est différent vu d’en haut.

Bon, l’ULM, ça fait un boucan d’enfer mais il ne faut pas que je lui dise. De quoi aurais-je l’air ? Restons magique.

― Comme sur un tapis volant, tu glisses sur l’air, les boutiques de la médina ressemblent à de petits galets et les îles Purpaires à des coquillages au loin…

― Les iles Purpaires ! Fffffffffttt…C’est les îles Purpuraires. Tu as retenu tout de travers ce que Zinedine a dit. Quand je pense que c’est toi qui es allé dans l’ULM ! Tiens, voilà Zanzib et Djibouti.

Tout à son excitation Fragonard n’a pas vu le gros molosse arriver. Il tourne la tête et…

Bon sang, Hakim n’a pas menti. Waoouuh le poitrail ! Aussi impressionnant qu’un barrage. Courage : laissons Haram faire les présentations !

― Je ne t’ai jamais vu par ici, le freluquet. Tu viens d’Ouirgane ? Tu ressembles aux chiens de l’Atlas.

Tiens, je ressemble à quelqu’un maintenant. Merci pour « le freluquet » ! C’est bien la première fois qu’on me traite comme ça. Je n’ai pas ton coffre mais je sais me défendre et…attaquer. Tu les vois ces canines ? Hé, malabar ? Malabar… Zanzibar, ça rime ! C’est moi, Fragonard : fort sans être gros. L’élégance quoi ! L’Atlas ? J’ai entendu ce mot hier ? Avant-hier ? Qu’est-ce que c’est déjà ?

Haram coupe court à toutes ses interrogations :

― Pas mal, mais tu te trompes de montagne : pas de l’Atlas mais des Alpes.

― Les Alpes ?

De gros bourrelets barrent le front de Zanzibar. Il semble réfléchir.

― Oui, c’est un montagnard, mais de France. Il a fait un grand voyage.

― Alors, tu es de passage ?

Est-ce du soulagement que Fragonard semble voir dans les yeux de Zanzibar ?

Tout à coup il prend la mouche. Après tout, c’est à lui que s’adressent ces questions ! Il va le remettre à sa place ce Zanzi, ce Zan, ce…petit bout de Zan !

― Je suis là DEFINITIVEMENT. Mes maîtres sont venus habiter là.

Zanzibar semble surpris. Il regarde Fragonard en penchant la tête puis soudain laisse tomber :

― Bienvenue alors. Je suis un montagnard moi aussi ; je viens du moyen atlas. Je te préviens : je n’aime pas qu’on se mette en travers de ma route.

Il me semble avoir déjà entendu ça quelque part.

― Chacun son territoire. Djibouti et moi, c’est la place Bab Marrakech et toutes les rues au sud.

Ça ne fait pas un peu grand, non ?

― A toi de te faire ta place. Si tu veux te balader avec moi, je ne suis pas contre.

― Non merci – il jette un coup d’œil à Djibouti – je ne fais pas partie du « fan club » !

― Tu sais, il vient de faire un tour dans l’ULM de Zinédine avec son maître, précise tout à coup Haram, et c’est l’ami d’Hakim.

Hé, hé, je me familiarise.

Zanzibar lève très haut le museau et le pointe à droite, à gauche comme s’il visait les quelques mouettes de passage avant de lâcher :

― Bien joué, fils !

Fils ?

Et Djibouti sur ses talons, il leur tourne brusquement le dos.

― En parlant d’Hakim, il faut que j’aille le voir. Je viens d’avoir une super idée. Salut, Haram. Merci pour tout…et… Non, rien !

 

*****

 

― Dis donc Hakim, je veux bien que Fragonard vienne te voir mais pas tout le temps, tu dois t’occuper de tes zelliges. Tu ne vas pas toujours rentrer, sortir, rentrer. Ou alors, il reste là à côté de toi sans bouger. Calme, tu entends. CALME.

― Papa, j’ai entendu : calme.

Bon, je sais ce qu’il me reste à faire. Ma petite idée vaut bien une fausse sieste.

Fragonard se couche, les oreilles à moitié sur les yeux.

Sphinx endormi.

― Tu as été vraiment gentil de rester couché, comme ça Pap n’a rien trouvé à redire. Tu comprends maintenant à l’atelier, il a toujours peur que quelque chose arrive.

― Je comprends. Je sais me tenir, tu sais.

― Même avec les charmeurs de serpents ?

Les babines de Fragonard se retroussent légèrement en une sorte de sourire.

Il change vite de conversation.

― En attendant, j’ai fait la connaissance de Zanzibar.

― Et ?

― Tu ne va pas me croire : il m’a appelé « fils » !

― Fils ?

Hakim jette un coup d’œil au poitrail de Fragonard.

― Je sais, je sais, je ne suis pas tout à fait aussi costaud que lui mais – il se gratte la tête – là-dedans, il y en a ! Je lui ai dit – bon d’accord ce n’est pas vraiment moi, mais il faut que je lance l’affaire ! – que j’avais fait de l’ULM avec Zinedine et Jean. Je crois que j’ai fait mon petit effet !

― De l’ULM ?

Ça marche !

― Zinedine t’a emmené ?

― Il a un peu protesté mais Jean a su lui parler.

― Ça alors !

― C’est vraiment génial : l’océan paraît encore plus immense, les barques plus petites comme des croquettes sur l’eau. C’est…

Hakim éclate de rire en lui prenant le museau comme s’il voulait l’empêcher de dire des bêtises.

― Tu as l’impression de courir sans courir au milieu du ciel éclatant de soleil. La plage est un long ruban scintillant et tu vois l’océan aller et venir comme une grande balançoire bleue…

― Balançoire bleue toi-même ! Tu crois que j’ai un pois chiche dans la tête, que je n’ai pas compris ? Tu es un têtu, toi ! Je t’ai dit que je n’allais plus à la plage. PLUS. ENREGISTRE ? Et tu m’agaces avec ton ULM ! J’ai mes zelliges.

― Tes zelliges. Hum, hum, hum… En fait, je ne te parlais pas seulement de la plage mais du soleil, du vent dans les cils, des nuages en forme de chiens, de moutons, de marmottes, d’aigles, de cygnes…de… dromadaires… de chats, que tu côtoies !

Hakim regarde Fragonard d’un air mi-amusé, mi-boudeur.

― Bon d’accord, je veux bien essayer. Tu crois que ton maître va vouloir ? Et mon père ? Tu ne le connais pas !

― Oh que si ! Viens, on va à la maison. Jean, je m’en charge. Voilà ce qu’on va faire.

 

*****

 

― Bonjour Hakim. C’est gentil d’être venu raccompagner Frafra. Tu as terminé tes zelliges ?

― Presque. Encore cette après-midi et j’ai fini ma commande.

Mine de rien, Fragonard se dirige vers la table basse où Aurore a laissé traîner le prospectus de Zinedine. Il le prend dans sa gueule et revient le poser aux pieds de son maître.

― Qu’est-ce que c’est que ça Frafra ? Mais, c’est la publicité pour l’ULM ! Qu’est-ce que tu veux que j’en fasse ?

Jean se baisse pour le ramasser et va le jeter à la poubelle, énervé.

Zut ! Il va falloir que j’aille fouiner là-dedans. Beuurk !

Fragonard se précipite, fait tomber le couvercle avec son museau, prend à nouveau le prospectus dans sa gueule et court le redéposer aux pieds de son maître. Il va se poster à côté d’Hakim et regarde Jean droit dans les yeux.

Allez Hakim, à toi de jouer maintenant. Tu dis ce qu’on a décidé. Allez, bon sang !

Les secondes s’écoulent… Fragonard regarde Hakim mais aucun son ne sort de la bouche du petit garçon.

Alors ? Qu’est-ce que tu attends ? Voilà qu’il fait le timide maintenant. Ce n’est pas gagné. Zut de zut… c’est encore moi qui vais devoir tout faire !

Avant que Jean ne bouge, Fragonard reprend le papier dans sa gueule et les pattes en avant, saute sur son maître. Et il en rajoute : il se retourne et le prospectus toujours dans la gueule, il saute sur Hakim. Puis, il va de l’un à l’autre alternativement jusqu’à ce que son manège agace Jean.

― STOP ! Fragonard.

― Il est vraiment perturbé ce chien rajoute-t-il en direction d’Aurore

C’est ça, on essaye de faire comprendre à un empoté ce qu’on veut et on se fait traiter de perturbé !

Fragonard ne s’avoue pas vaincu : il repose le papier aux pieds de son maître, recule, s’assoit à côté d’Hakim, lance à Jean un de ces regards dont lui seul a le secret et laisse échapper un jappement bref mais impérieux.

Il s’arrête soudain ; il a une meilleure idée : il prend Hakim par la manche, le tire devant Jean à côté du papier et attend la tête bien droite.

Le prospectus, Hakim, lui. Ce n’est pas un jeu de piste quand même !

Les mots finissent par tomber comme une récompense :

― Tu veux qu’Hakim fasse de l’ULM avec… Il semble un instant incertain…avec t…oi ?

Le petit garçon retrouve soudain la parole :

― Je rêve de faire de l’ULM. Je crois que Fragonard l’a compris. C’est un chien tellement intelligent !

Répète un peu pour voir !

― Hé bien, je crois que tu t’en es fait un sacré copain pour qu’il réagisse comme ça. C’est rare tu sais, il a son petit caractère.

Sans commentaire !

― Pourquoi pas après tout ! C’est un peu inédit, mais allons-y ! Et ton père ? Tu crois qu’il te laissera aller.

― Ce serait bien si vous alliez lui parler. Depuis mon accident, il m’interdit tout.

― Ton accident ?

Brièvement Hakim lui raconte ce que Fragonard a déjà entendu.

― Tu sais ce que l’on va faire : on va y aller tout de suite et je te garantis que …

Fragonard jappe tellement qu’Hakim n’entend pas la fin de la phrase de Jean.

Une heure plus tard « l’affaire est dans le sac ».

Si Hakim avait su alors que cette expédition allait tout simplement changer sa vie !

 

 



11/05/2020
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