FRAGONARD

FRAGONARD

Fragonard au Maroc. Chapitre 7. Un rêve mouvementé.

UN RÊVE MOUVEMENTE

 

― Le vent souffle beaucoup aujourd’hui, mais je crois qu’on va pouvoir y aller.

Comment ça : « pouvoir y aller » ! Hé, Zinédine, on n’a pas tout arrangé pour rien, non mais !

Hakim ne se sent franchement pas rassuré. Pour sa première sortie, il aurait aimé que tout soit plus calme.

Zinédine ne lui donne pas le temps de réfléchir. Ils sont sanglés.

― GO !

Déjà l’ULM décolle.

Ouuuuuh, ça tangue plus que la dernière fois !

De délicieux frissons parcourent l’échine de Fragonard. Une envie irrésistible d’aboyer le submerge.

― Wouafff, wooooouafff, wooooooouaff…

Ses jappements surfent sur le vent en une mélodie joyeuse. Ce n’est pas du goût d’Hakim qui, « ficelé » à son siège, a l’air d’une momie. Les aboiements de Fragonard semblent accentuer le tangage de l’appareil. Il hurle :

― Fragonard, tais-toi, mais TAIS-TOI !

A la stridence de la voix, le chien comprend la peur du petit garçon. Il arrête.

Le bruit du moteur et le sifflement du vent .Uniquement. Maintenant.

Hakim se laisse porter.

Petit à petit, il laisse son regard errer : la médina, les remparts. Un grand calme l’envahit. Les vagues agitées libèrent une écume qui fouette l’air, retombe puis mousse, se disperse, se reforme… Quelque chose remonte en lui. L’écume finit par former des dessins.

C’est ça ! DES DESSINS.

L’océan en dessous est un gigantesque modèle de zelliges mouvants. Comme un crayon magique, entre les flots, le vent court sur l’écume et fait surgir des espèces de carrés, de cercles, de triangles…

Hakim voit-il ou imagine-t-il des polygones, des rosaces, des frises florales, des étoiles ?

Le voilà entraîné dans un tourbillon de figures et de couleurs couronnées par le soleil.

Ebloui, il pique soudain du nez.

― Hé Hakim, ça va ?

Le bruit de robot ménager de l’ULM. Devant lui : la nuque de Zinédine.

Le pilote ne se rend compte de rien ; il continue ses commentaires.

― Hé, Hakim !

Fragonard émet un wouf retentissant et lui pose une patte ferme sur l’épaule.

L’enfant revient à lui et regarde le chien. Il lui prend la patte qu’il garde serrée dans sa main.

― J’ai fait un rêve merveilleux, dit-il en souriant.

Un rêve ? Avec tout ce qu’il y avait à voir ! Ils sont fous, ces humains !

Fragonard réalise que quelque chose a changé dans le regard d’Hakim : ce n’est pas le reflet du soleil qu’il aperçoit dans ses yeux mais une étrange étincelle…Comme s’il avait eu une révélation.

Le vent faiblit. C’est dans un calme irréel que le tour s’achève, patte dans la main, au son entrecoupé par le vent, de la voix de Zinédine.

Ils sont au sol maintenant.

Hakim envoie valser son harnais, dit à peine au revoir à Zinédine et fait un signe de la main à Fragonard. Il s’enfuit comme un djinn boiteux.

― J’ai à faire ! C’est très pressé. C’est là-dedans.

Du doigt, il montre sa tête.

Tu as raison, c’est là !

Fragonard, dépité fait tourner sa patte près de son oreille en un geste qu’Hakim connaît bien.

―  Je suis fouuuuuuuuu »! La fin du mot ondule dans le vent.

Fragonard en reste babines bées. Bab Inbêh [1]!

Zinédine stupéfait regarde l’enfant s’éloigner :

― Mais qu’est-ce qu’il lui prend ?

Fragonard ne va pas tarder à l’apprendre… de bouches, peut-être, un peu trop méchantes !...

 

*****

 

― Alors Yasim, tu marches ? Je n’y arriverai jamais tout seul !

La réponse tombe, coupe la tête à son rêve.

― Tu es complètement fou.

Fou, mais qu’est-ce qu’ils ont tous ?... NON, il n’est pas fou !

Si Yasim s’y met lui aussi, alors que dira son père ?

Hakim jette alors ses mots au grand galop, comme des chevaux de bataille :

― Ce sera le modèle de zelliges le plus merveilleux de tout le Maroc…comme tu n’en as jamais fait. Je l’ai vu dans les rouleaux des vagues, dans le ciel, le vent, l’écume. Les couleurs, je les ai devinées dans les reflets de l’océan sous le soleil… PERSONNE n’a fait ce que j’ai dans la tête ! Et j’ai besoin d’aide, tu comprends ça ?

Devant la détermination du petit garçon, Yasim faiblit. Après tout, le rêve d’un enfant…

Il s’entend dire :

― Si ton père est d’accord, je le suis aussi.

Hakim ne prend même pas la peine de remercier son cousin. Délaissant son jus d’orange, il avance vers l’atelier en traînant la jambe mais d’une manière si incroyablement aérienne qu’il semble danser !

 

*****

 

Mais qu’est-ce qu’il lui a pris de filer comme ça ? Même pas un  petit merci, une minuscule caresse, juste un reproche parce que j’ai aboyé. Si on n’a plus le droit d’être heureux maintenant !... Je ne vais pas me laisser faire : direction l’atelier ; on va bien voir ce qu’il mijote.

Fragonard se dirige, l’esprit léger vers la médina en prenant un chemin différent de l’habituel. Ce labyrinthe commence à lui être familier, maintenant.

Il n’y a pas à dire c’est le royaume des odeurs ici et des couleurs :

Poivre noir, Gingembre blanc, Safran orange, Coriandre vert, Muscade marron

 

P, noir comme ma truffe

Qui vient te renifler,

 

G, blanc comme

Les champs de neige,

Où mes pattes s’enfoncent,

Où mon ventre fait le chasse-neige

 

S, orange, soleil éclatant

Boule de feu

Source de toute vie

 

C, vert comme la mer

Qui monte et qui descend

Qui me poursuit sans cesse

 

M, marron comme la terre

Où j’aime me rouler avec Véda

.

Ô, ma Véda !

― Parce que tu crois qu’on va le laisser faire comme ça, Hakim ?

Hakim ! Qui parle d’Hakim ici ?

Brusquement le nom de son ami fait sortir Fragonard de sa profonde rêverie. Il lève la tête et voit deux garçons accroupis qui discutent fiévreusement.

Hum, hum, hum… Voyons voir !

Discrètement Fragonard s’assied à l’écart mais suffisamment près deux pour ne pas manquer une miette de leurs cachotteries.

―Tu l’as entendu Hakim, il se croit un peu trop le maître du zellige ! Nous aussi on est bons. Il a quand même eu une idée géniale : s’inspirer de l’océan agité, des dessins des vagues et des reflets des rouleaux pour créer un nouveau modèle de zellige. Il fallait y penser !

― Et il a l’air d’y croire à son idée !

Ah, ah, ah, ah, c’était donc ça !

L’un des deux enfants se redresse alors un peu et lance un regard malin à son camarade qui réagit aussitôt.

― Oui, il aurait mieux fait de garder sa langue… parce que ses dessins, ses gabarits…, tu vois ce que je veux dire…

Houlà, hou là, j’ai bien fait de m’arrêter.

Les enfants se baissent davantage et se mettent à chuchoter longuement.

Fragonard a l’ouïe très fine cependant même en tendant l’oreille, il a du mal à comprendre ce que complotent les deux garçons. Il patiente. Comme une statue.

Tout à coup, il les entend, les mots qui lui mettent la puce à l’oreille :  Psssschh, pssssschh… vol… psssschhh…la nuit…psssschh…

Fragonard a compris.

Il s’élance, bousculant au passage l’un des deux garçons !

― Hé, il est malade, ce chien !

Malade !... Pas tant que ça les gars, pas tant que ça !

 



[1] Ça fait marocain ! C’est rigolo, non ?



14/05/2020
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