FRAGONARD

FRAGONARD

Fragonard au Maroc. Chapitre 9: Trop, c'est trop!

CHAPITRE  9

 

 

TROP, C’EST TROP !

 

Hakim s’affaire. Cela fait même une bonne semaine qu’il redouble d’efforts. Il n’a jamais été aussi concentré sur son ouvrage. Il faut qu’il avance vite pour se consacrer à son autre travail : sa création personnelle. Heureusement que Yasim est là, il est sacrément efficace. Brave Yasim ! Il est pénible quelquefois mais tellement gentil.

Et puis, il se dépêche, malgré lui. Il a peur que tout ce qu’il a dans la tête s’évanouisse d’un coup, qu’un beau matin il n’y ait plus rien, plus de couleurs, plus de figures. Mais s’il est anxieux, il est aussi follement joyeux, comme il ne l’a jamais été. Il a l’impression de courir vers le bonheur, à grandes enjambées. Cette sensation est un peu bizarre pour lui. Inattendue. Pour un peu, il ne prendrait pas sa pose s’il n’avait décidé d’aller rendre une petite visite à Zanzibar. Deux précautions valent mieux qu’une. Il croise le regard de son père. Il le trouve étrange ces temps-ci. Il n’a jamais été aussi sévère avec lui. Il ne parvient pas à se l’expliquer. Pourtant son père s’intéresse à son projet. Là-bas, tout au fond de l’atelier dans son petit coin à lui, il sait que son père va voir ce qu’il fait.

Tous les jours.

A son insu.

Il reprend son pinceau et dessine finement la branche d’une étoile. Ce faisant, il ne peut s’empêcher de tirer un peu la langue comme Fragonard ! Il faut qu’il le voie, lui aussi, et vite. Il a décidé que la surveillance commencerait dès ce soir. Medhi et Saïf peuvent venir n’importe quand maintenant.

― Bon, moi, j’y vais. C’est l’heure de la pause.

Il voit son père qui machinalement jette un regard à sa montre. Avant, il ne l’aurait jamais fait. Lui non plus d’ailleurs n’aurait jamais donné ce genre de précision.

Sa bonne humeur s’envole d’un coup. Heureusement la lumière et les odeurs colorées, alors qu’il franchit le seuil de l’échoppe, lui redonne confiance.

― Comme d’habitude, une orangeade ?

Yasim est derrière lui, tout sourire.

― Pas aujourd’hui.

Maladroitement, en tanguant, il tente de se dépêcher. Il file.

Non, il ne mettra pas son cousin dans la confidence. Après tout c’est une histoire entre les chiens et lui.

 

*****

 

Il savait bien qu’il le trouverait là devant le portail à monter la garde pour Suleiman avec son fidèle Djibouti. Ah, celui-là, quel pot de colle ! Monter la garde devant un jardin… D’accord, il ya des centaines d’orangers mais quand même ce ne sont que des oranges ! En attendant, Zanzibar avec son poitrail de bulldozer et un petit filet de salive, qui pend à sa babine inférieure, fait un peu peur. Tant mieux : ce qu’il a à lui faire comprendre, c’est du sérieux.

En guise de salut, il lui flatte le cou. Solide comme un roc.

― Zanzib, j’ai besoin de toi. Il faut que tu viennes GARDER la boutique le soir. Pas longtemps. Tu sais, moi aussi, j’ai un trésor à garder. Je viendrai te chercher.

Il répète :

― GARDER LA BOUTIQUE.

Il exécute le signe qu’il a souvent vu faire à Suleiman doublé d’un claquement sec des doigts, pour lui expliquer ce qu’on attend de lui. Après tout, c’est un chien dressé. Il n’est pas bien sûr malgré tout de la justesse de son geste. Du claquement surtout. Qui ne claque pas vraiment ! Ah, si Zanzibar pouvait parler comme Fragonard ! Il n’aurait pas ce genre d’incertitude.

Zanzibar aboie sèchement en direction de Djibouti puis s’apprête à suivre Hakim.

― Pas maintenant, ce soir. Je viendrai te chercher, précise Hakim en tentant encore une fois d’imiter Suleiman.

Zanzib se rassied, le poil hérissé comme des barbelés.

Alors comme ça Djib… ce serait son second ? Il révise son opinion sur celui qu’il a peut-être un peu trop vite catalogué de « pot de colle » !

Il a l’impression de rêver. Tout a été si étrange ces derniers jours.

Hakim se sent tout à coup plus rassuré. Son plan se met en place : Zanzib au fond de la boutique en renfort, lui et Fragonard, cachés derrière les blocs de zelliges.

Il gratouille Zanzib sur le poitrail et file.

Son père l’attend. C’est une certitude. Pas question d’arriver en retard, ne serait-ce que d’une minute !

 

*****

 

―Mais où étais-tu ? Tu n’as pas pointé le bout du museau de toute la journée !

― J’ai fureté, à droite, à gauche.

― Tu sais ici, les chiens errants, on les embarque.

― LES CHIENS ERRANTS ? Qu’est-ce qu’il t’arrive tout à coup ? Tout le monde me connaît maintenant.

Le petit garçon fait la moue et semble hésiter :

― C’est mieux de se promener avec quelqu’un et plus sympa aussi !

Il semble à Fragonard que les yeux d’Hakim s’animent d’une lueur malicieuse :

― Et puis, tu sais, je…

Fragonard ne le laisse pas finir. Il perd patience. Trop c’est trop ! Même s’il est tard, il est venu avec une intention bien précise. Ce n’est pas ce petit bout d’homme qui va lui faire la leçon ! Parce que c’est le moment maintenant. Il a assez attendu. Il faut commencer la garde sinon c’est la catastrophe.

― Je ne sais RIEN ! J’en ai assez entendu pour aujourd’hui.

Non mais il m’agace !

Aussitôt ses poils se hérissent le faisant presque doubler de volume.

Hakim ouvre de grands yeux ronds. Aucun son ne sort de sa bouche.

Impressionné le gamin ! Un petit plaisir de temps en temps, ça ne fait pas de mal.

― Tu as déjà bien avancé ton travail. Il faut qu’on passe aux choses sérieuses. Tes amis, enfin tes soi-disant amis, ne vont pas tarder à se montrer. Mais je suis là. On commence la surveillance aujourd’hui.

Il découvre ses babines, soudain menaçant.

― Tu trouves une excuse pour venir à la boutique ce soir et les autres soirs. Compris ?

Hakim n’a jamais vu Fragonard aussi autoritaire. Il parvient quand même à amorcer une réponse :

― Mais, j’allais justement…

Aussitôt interrompue par le chien.

― Tu vois, je ne voudrais pas qu’un si joli espoir s’envole.

Son ton est tellement doux, cette fois, qu’Hakim en est tout ému.

―  JE SUIS LĂ, répète-t-il.

Il se met devant l’enfant, bombe le poitrail, montre les crocs et gronde d’une manière terrifiante.

Ses poilS Se dreSSent comme une herSe.

SSSSSSSSssssssssssssssssssssssssssssssssssssssss !

― Ce soir. Huit heures.

Fragonard le regarde si intensément que tout à coup Hakim a l’exacte sensation de ce que veut dire « tenir comme à la prunelle de ses yeux ».

Hakim a honte. Honte de ce qu’il a demandé à Zanzibar.

Il a l’impression très nette d’avoir trahi son ami.

 

 

 



06/06/2020
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